Qu’est-ce qui différencie un apéro d’un téléapéro, la téléjustice d’une justice rendue "en présentiel" ? Le contact, insiste la philosophe Joëlle Zask pour qui la communication par écrans interposés altère gravement les relations. S’y habituer, c’est d'ailleurs mettre en danger ce qui fonde une société humaine. Entretien Bosco d’Otreppe

Vive les conversations de comptoir, mais les vraies : celles qui se jouent dans un face-à-face humain autour d’une même bière, et non par le truchement d’écrans interposés. Dans un article publié sur le site AOC le 16 juin dernier (1), c’est ce que rappelle en substance la philosophe Joëlle Zask. Enseignante à l’université d’Aix-Marseille, Joëlle Zask est l’auteure de plusieurs ouvrages (2), dont Quand la place devient publique (Le bord de l’eau, 2018) au sein duquel elle souligne les vertus citoyennes de la Grand-Place de Bruxelles. Pour La Libre, elle revient sur l’importance humaine et démocratique de la rencontre véritable, celle qui pousse les individus aux cimes du face-à-face, et non sur des applications de discussion en ligne dont l’utilisation a explosé à la faveur du confinement. Une démocratie peut-elle en effet survivre si les citoyens, atomisés, sont rendus seuls et indistincts derrière leur écran ?

Il ne s’agit pas de mégoter sur les services réels que rendent les échanges virtuels, écrivez-vous. Les échanges à distance ont en effet rendu de grands services en période de confinement. Pour autant, poursuivez-vous, fonder un projet de société sur des relations virtuelles par l’intermédiaire de l’Internet, c’est détruire la société. Pourquoi ? Qu’est-ce qui différencie fondamentalement un cours en ligne d’un cours en "présentiel", la télémédecine d’une véritable visite chez le médecin, une réunion à distance d’une rencontre en "face-à-face" ? Ces nouveaux dispositifs ne sont-ils pas plus efficaces ?

Dans le face-à-face, il y a du contact, et pas seulement de la communication. Or, c’est bien l’importance du contact, celui des corps, des échanges chimiques, de cette multitude de petits éléments impalpables, que l’on a perdu de vue, dont on a relativisé l’importance, et qu’on a détaché de la communication. Sans ce contact, la véritable communication peine à s’établir. Car c’est ce qui permet l’ajustement des paroles qui sont dites, l’attention à l’autre, l’intérêt porté à la réaction d’autrui, la considération. Il permet donc, fondamentalement, de se comprendre. Prétendre que l’on peut communiquer aussi facilement à distance qu’en face-à-face, partager des informations, éduquer, soigner, est une forme de supercherie.

On perd le "toucher", pour réduire la communication à un échange informatif. C’est cela ?

Oui. Faute du contact, l’information elle-même tend à se dégrader. Quand je donne cours à distance ; je suis continuellement obligée de vérifier que je suis toujours en contact avec mes étudiants, et en fait je ne dispose pas vraiment des moyens de le faire. Quand je les regarde dans les yeux au contraire, je remarque tout de suite si ce que je dis suscite de l’incompréhension, des interrogations, de l’enthousiasme ou de la lassitude. Sans compter qu’à distance, on est moins présent à ce qui se dit, moins concentré sur ce qui se passe. Le contact direct est donc bien un des ingrédients de la communication qui est perdu dans le cadre d’une communication à distance, et particulièrement par l’intermédiaire d’écrans qui nous trompent en nous donnant l’illusion du contact.

C’est pour cela que ce qui se passe dans les couloirs en marge d’une réunion, autour du baby-foot, ou sur le zinc d’un comptoir est essentiel à l’échange humain ?

Ce que permet le face-à-face, c’est l’improvisation. La relation libre qui s’épanouit entre les individus permet aux personnes de s’inventer au contact les uns des autres, de se découvrir, de s’ajuster mutuellement. La communication à distance, qui se réalise en fonction de formats qui canalisent les échanges dans un but précis, empêche les débordements, une improvisation d’action et de parole. Même lors d’un "téléapéro", on est moins libre que lors d’un véritable apéro où l’on peut digresser sur le vin que l’on boit ensemble, sur la casserole qui déborde ou sur le chien qui passe. La communication virtuelle est véritablement plus formatée, un peu à l’instar d’une recherche Google : il y a dans l’une et l’autre une prégnance de l’outil qui architecture l’échange. L’écran est un cadre dans lequel il faut bien se tenir. Cette architecture est liberticide et très peu créatrice. Elle empêche l’échange de se développer, elle supprime ce lieu où la rencontre peut être autre chose que ce qui était prévu ou que ce que l’on sait déjà.

De là à dire que fonder la société sur des relations virtuelles c’est risquer de la détruire ?

Oui, car cela amenuise les liens, tend à les vider de la substance de liberté dont je viens de parler et les axe sur une fonction précise. Il y a quelque chose d’ultralibéral, de très utilitariste dans cette évolution : tout ce qui est de l’ordre de l’échange pour lui-même disparaît progressivement. J’exagère bien sûr, mais l’improvisation, le don, la gratuité, le désintéressement, la souplesse, la créativité… c’est tout cela qui s’appauvrit. Comme je l’ai écrit, Georg Simmel avait repéré dans les relations face-à-face le fait social par excellence, le building block sans lequel la société que forment les individus ne serait plus qu’un agrégat. Par ailleurs, j’ai reçu beaucoup de courriers à la suite de la publication de mon article, au sein desquels les lecteurs se sont sentis autorisés à témoigner de leur détresse face aux communications virtuelles, et à la chape de plomb idéologique qui prétend qu’elles sont la solution, aux impasses dans lesquelles ils se sentent. Beaucoup observent que ce n’est pas la panacée, que les réunions virtuelles ne sont pas efficaces, que les élèves sont perdus, que les relations à distance ne brisent pas la solitude. En outre, sans la présence physique de l’autre, sa gestuelle, ses expressions faciales… celui qui prend la parole se contrôle assez mal, voire se lâche complètement. Il y a une grande violence dans le monde virtuel. Les incompréhensions se multiplient et les gens dérapent parfois. Même si elles ne sont pas toujours idéales, les relations face-à-face génèrent au contraire de l’égalité et de la mutualité. Elles possèdent un pouvoir autocorrecteur puissant.

Mais justement, le confinement ne nous a-t-il pas permis de réaliser tout cela, et de relativiser les avantages des communications virtuelles ? Pensez-vous vraiment qu’elles vont à ce point se généraliser?

Beaucoup d’entreprises ont déjà avancé le fait qu’elles pourraient engager une grande partie de leurs employés en télétravail. Par ailleurs, de nombreux organismes, dont les universités, s’engouffrent dans cette solution parce qu’elle est économique et qu’elle permettrait de gérer plus efficacement l’importante masse de "clients". Notons cependant - c’est un point important - que les personnes dirigeantes qui sont convaincues de leur propre importance ne se sentent pas concernées. Le télétravail, ce n’est pas pour elles ; c’est pour les petites mains, les personnes "interchangeables", celles pour qui l’interaction sociale semble superflue car elle n’est pas au service direct de l’entreprise. Aucune décision considérée comme "importante" ne se prend à distance. On peut d’ailleurs parfaitement imaginer l’avènement prochain d’une nouvelle division sociale, celle qui opposerait la masse de ceux qui fonctionnent à distance, et les quelques-uns qui pourraient encore bénéficier de contacts humains réguliers.

Gabriel Tarde, écrivez-vous, avait fait remarquer qu’afin de régner sans plus rencontrer aucune opposition, il suffirait au pouvoir de supprimer tous les lieux où l’on discute. Dans "Les Origines du totalitarisme", Hannah Arendt n’avançait pas autre chose quand elle expliquait que "l’isolement d’individus atomisés" et rendus indistincts constitue "le fondement dans les masses du pouvoir totalitaire". Doit-on craindre un contexte favorable aux dérives totalitaires ?

L’idée d’un régime totalitaire s’appuyant sur des dispositifs virtuels permettant le contrôle des conversations, beaucoup d’écrivains l’ont déjà pensée. Et il est vrai que le virage vers une société totalitaire est envisageable par l’intermédiaire de ces outils. Je pense qu’une société idéale est une société où toutes les institutions, les formes d’organisations, les arrangements matériels seraient une amplification de ce qui se découvre dans le face-à-face, c’est-à-dire la nécessité de s’ajuster à l’autre sans s’identifier à lui ni le rejeter. Or, quand on ne peut plus choisir les modalités de la rencontre avec autrui, tout ce qui est de l’ordre de la citoyenneté s’évanouit, car la citoyenneté est très précisément cette dimension d’auto-gouvernement qui se découvre dans la création d’une relation inédite. C’est dans la libre invention de notre rencontre que nous découvrons notre liberté commune, que nous la valorisons et en faisons un modèle pour proposer des institutions qui vont dans ce sens et pour critiquer celles qui s’y opposent. Et cela, que ce soit à l’école, au travail, à l’hôpital, à la maison, dans le palais de justice… Pour que la "vraie" société se réalise, il faut, écrivait déjà Aristote, cette forme d’amitié qui a pour nom la sociabilité. C’est en ce sens aussi que la libre discussion, la conversation, le fait de papoter autour d’une actualité au coin de la rue ou au café est le moteur même de la formation d’une opinion publique politique. Oui, la démocratie repose sur la conversation en face-à-face.

(1) "La communication virtuelle : le nouvel opium du peuple ?" sur le site aoc.media

(2) Joëlle Zask publiera le 20 août "Des animaux dans la ville", aux éditions Premier Parallèle.

À lire par ailleurs : Les dépossédés de l'open-space

“Il ne faut pas chercher de cause à la démoralisation du peuple. La cause est là ; elle est permanente ; elle est essentielle à la condition du travail”, écrivait Simone Weil. C’est elle que reprend Fanny Lederlin en 2020 pour conclure son ouvrage “Les dépossédés de l’open space” (PUF). Car aujourd’hui encore “le peuple” n’a pas le moral, constate l’auteure qui y voit toujours comme cause les conditions du “néotravail” qu’elle décrypte. Ce néotravail qui isole, déresponsabilise, nie la subjectivité des travailleurs en les traitant comme des ressources remplaçables. Or, le travail est le lieu où se joue notre condition humaine, insiste-t-elle dans une large réflexion en invitant chacun à retrouver la condition “d’humble bricoleur” capable de reprendre possession de son travail et de sa vie.