Une opinion de Simon Lefebvre, avocat au Barreau de Bruxelles et étudiant dans le cadre d'un Master à l'Université de Montpellier.

541 jours pour former un gouvernement fédéral en 2010-2011. 140 jours en 2014. Depuis le 18 décembre 2018, la Belgique est de nouveau sans gouvernement. Et les élections de mai 2019 n’ont fait que compliquer encore la situation compte tenu de la montée des extrêmes d’emblée écartés et de l’enlisement des négociations actuelles. L’histoire ne se répète pas mais elle bégaie : jusque quand ?

Comme un air de déjà-vu

Vingt mois sans gouvernement. Des négociations interminables. Des missionnaires. Des formateurs. Des préformateurs. Des informateurs. Des démineurs. Des négociateurs. Des médiateurs. Des explorateurs. Des "terminateurs". Tout un lexique belgo-belge qui dissimule l’impasse inéluctable dans laquelle s’enfonce toujours plus notre petit pays.

Vivre sans gouvernement ? Le belge a pris le parti d’en rire – le seul parti qui vaille en ces temps.

Politiquement, cette situation décrédibilise pourtant la Belgique qui, lors des rendez-vous européens et internationaux ne surprend plus personne lorsqu’elle se présente sans position commune faute d’un accord interne entre ses diverses entités fédérées et ses multiples Ministres. Un pays biberonné à la politique du compromis au point de ne plus être capable de choisir ni trancher.

Ces dix dernières années, la Belgique aura donc vécu plus de trois ans sans gouvernement fédéral constitué.

Un pays qui ne fonctionne pas. Qui ne fonctionne plus. Qui peine à régler ses crises à l’image de celle du Covid-19 qui aura mis en lumière l’inefficacité consternante d’un système composé de neuf Ministres de la Santé.

Un pays qui malgré tout survit : par habitude ?

Le mirage de la Belgique unitaire

Pour sortir de cet énième casse-tête politico-institutionnel, d’aucuns avancent la vieille idée d’une Belgique à nouveau unitaire.

Une Belgique unitaire aux compétences refédéralisées, composée d’une population bilingue qui subitement aurait décidé de laisser de côté ses différends. Une sorte de miracle à la belge.

La solution est belle mais s’apparente à un dernier sursaut utopique. La solution paraît si simple qu’elle se heurte irrémédiablement au sens de l’histoire, trop simple parce qu’elle ignore toutes les motivations profondes qui sous-tendent l’évolution de notre pays depuis des décennies.

On ne résoudra plus une crise institutionnelle belge vieille de cinquante ans avec l’énonciation d’un vague idéal de retour à une Belgique unie.

Dès les premières années de sa création, le pays a vu se développer en son sein un mouvement flamand dont la tendance majoritaire est aujourd’hui tourné vers l’indépendance de la Flandre.

Soyons de bonne foi : notre pays comprend deux régions au dynamisme économique inégal, deux régions politiquement opposées avec la Flandre qui vote – de plus en plus – à droite tandis que la Wallonie vote – de plus en plus – à gauche.

A ces oppositions économiques et politiques, viennent s’ajouter deux cultures différentes, deux tempéraments différents, deux langues différentes.

Deux histoires différentes pour deux futurs différents.

Comment encore songer une seule seconde sérieusement au retour à la "Belgique de papa" ?

Gardons encore à l’esprit que c’est précisément cette Belgique unitaire qui a, notamment, permis à la Flandre majoritaire dans le pays de diriger les investissements et les leviers économiques vers ses territoires au détriment d’une Wallonie déclinant jusqu’à réclamer la régionalisation dans les années 70. Cette même Belgique unitaire qui a également permis aux flamands de progressivement étendre leur influence dans les différents secteurs clefs de l’Etat et à la tête de ses administrations.

Le volet institutionnel, un débat tabou côté francophone

Le refrain est le même à chaque élection : côté francophone, on veut "laisser le volet institutionnel au frigo" pour cette législature.

On ne veut rien voir. Ne rien entendre. Et surtout, ne pas en parler. "Au plus tard on réforme, au mieux c’est". Jusqu’à se retrouver au pied du mur.

Les politiques francophones avancent avec des œillères quand ils n’attendent pas que la fatalité séparatiste flamande finisse par s’abattre sur eux. Aucune véritable vision institutionnelle ne se dégage des partis francophones, à l’inverse des voisins flamands dont la ligne de conduite et les objectifs sont clairs.

Le spectre d’une nouvelle réforme de l’Etat paraît inévitable. Une de plus. Un pas supplémentaire vers une scission du pays. Lentement mais surement. Une scission progressive, étape par étape, réforme par réforme, compétence par compétence. Une marche forcée vers l’indépendance programmée de la Flandre et la fin de la Belgique.

Une réforme supplémentaire qui en attendant son dénouement final accentuera encore davantage la complexité et l’illisibilité institutionnelles de notre pays ainsi que les coûts qu’elles engendrent : multiplication des échelons de pouvoir, des parlements, des gouvernements, des élus et des mandataires publics rémunérés avec des montants souvent astronomiques, pour une efficacité inversement proportionnelle au nombre de scandales politico-financiers et de corruption qui n’ont cessé d’émailler nos structures publiques – volontairement ? – absconses.

Est-ce pour cette Belgique là que l’on doit encore s’émerveiller ? Est-ce pour ce pays divisé, sans gouvernement, rongé par une particratie transformant graduellement la démocratie en un clientélisme malsain que l’on doit encore se battre ? Comment encore se sentir fier face à ce spectacle consternant ? Qu’est-ce qui fonde encore cette Belgique-là ? Quelles valeurs ? Quelle idée se fait-on encore de la Belgique et de sa royauté ? Et quelle histoire commune partage-t-on encore, à l’époque où il paraît de bon ton que celle-ci soit réinterprétée, effacée, gommée et corrigée a posteriori de ses errements passés ?

Recréer un vrai débat institutionnel wallon

Recréer un véritable débat francophone autour du thème institutionnel et de l’avenir de la Belgique : voilà probablement un défi politique de taille.

Un débat doctrinaire, sur le fond, hors des bons mots et des coups de communication électoralistes.

Un débat certes politique, mais dont l’impulsion proviendrait préférentiellement de la société civile, et où seraient seulement représentés les partis.

A une époque encore pas si lointaine se déroulaient les fameux Congrès Wallon, dans l’esprit d’un mouvement wallon qui cherchait à défendre ses intérêts au sein d’une Belgique qui s’avançait à pas sûrs vers un processus de fédéralisation.

Peut-être serait-ce au creux d’un tel mouvement, de nouveaux "Etats généraux" qu’un débat sain et constructif pourrait renaître afin de remuer les pistes qui s’offrent à la Wallonie et aux belges francophones dans cette Belgique tourmentée dont le sort demeure tributaire des velléités séparatistes flamandes.

L’occasion de prendre acte et de tirer les conséquences des mots éternellement actuels de Jules Destrée au début du siècle dernier : "Il y a en Belgique des Wallons et des Flamands ; il n'y a pas de Belges."

L’occasion pour les Wallons de cesser d’attendre le grand soir flamand et de reprendre leur destin en main, celui d’un peuple.

Titre de la rédaction. Titre original : "Quel avenir pour la Belgique ?"