Une opinion de Jules Gheude, essayiste politique. Dernier livre paru : "La Wallonie, demain – La solution de survie à l’incurable mal belge", Editions Mols, 2019.

Seize mois après les élections législatives du 16 mai 2019, la Belgique est toujours en quête d’un gouvernement de plein exercice. Les informateurs-explorateurs se sont succédé à un rythme soutenu et, en dépit des efforts déployés, aucune solution n’a pu être dégagée. En mars dernier, la crise sanitaire a permis de mettre sur pied un gouvernement majoritaire de circonstance, avec le soutien de certains partis d’opposition, mais, d’ici quelques jours, la Première ministre Sophie Wilmès se verra contrainte de solliciter à nouveau la confiance. C’est cette échéance qui pousse aujourd’hui le monde des partis à se repositionner et à modifier les stratégies.

Les choses ont déjà bougé lorsque le tandem Paul Magnette – Bart De Wever a été désigné par le roi. Jusqu’alors, le PS avait juré ses grands dieux qu’il ne se mettrait jamais à table avec les nationalistes. La chose s’est finalement produite et on a vu, à cette occasion, le président du PS accepter de faire une avancée importante en matière de réforme de l’Etat, dans une direction confédéraliste.

Cette évolution a amené aussitôt les présidents du MR et d’Ecolo à publier un communiqué commun pour réaffirmer leur attachement profond à la Belgique. Or, on sait que ces deux partis n’avaient cessé jusqu’alors de se chercher des poux.

Du côté flamand, le CD&V vient, lui aussi, de changer son fusil d’épaule, en acceptant de prendre part aux discussions menées par l’Open VLD Egbert Lachaert en vue de constituer une coalition composée des libéraux, des écologistes, des socialistes et des démocrates-chrétiens flamands. Une coalition que le président du CD&V, Joachim Coens, a d’ores et déjà baptisé d’Avanti. En avant donc, sans la N-VA, alors que l’on s’était clairement engagé à ne pas rompre les liens avec Bart De Wever et à ne pas permettre l’éclosion d’un gouvernement minoritaire en Flandre.

Certes, Joachim Coens, il l’a déclaré, n’est pas disposé à se contenter d’une "sauce belgicaine", ni à avaler l’adoption de la nouvelle loi portant sur l’IVG. Il sait que celle-ci est majoritairement rejetée en Flandre. Il n’a pas oublié non plus que l’idée confédéraliste a été lancée, au début des années 90, par l’un des siens, Luc Van den Brande, alors ministre-président flamand. Pas question donc, pour les démocrates-chrétiens flamands, de cautionner une réforme de l’Etat qui reviendrait à "remettre le dentifrice dans le tube".

On est bien loin aujourd’hui de l’Etat-CVP

La position de l’Open VLD et du CD&V est d’autant plus délicate qu’ils sont associés à la N-VA au sein du gouvernement flamand et que le largage de cette dernière au niveau fédéral compromettrait inévitablement le climat de confiance au Nord du pays.

On est bien loin aujourd’hui de l’Etat-CVP, lorsque le parti démocrate-chrétien flamand faisait la pluie et le beau temps dans le royaume. Avec ses 15%, le parti a beaucoup perdu de sa splendeur d’antan, lorsque les Gaston Eyskens, Leo Tindemans, Wilfried Martens, Jean-Luc Dehaene, Mark Eyskens, Yves Leterme et Herman Van Rompuy occupaient le 16, rue de la Loi.

Durant des décennies, le CD&V a incarné le combat pour la défense des intérêts fondamentaux de la Flandre. Il fut à l’origine des actes qui ont entraîné le démantèlement progressif du royaume et contribué à forger la Nation flamande. Aujourd’hui, ce rôle est attribué à la N-VA et au Vlaams Belang, crédités ensemble de plus de 40% des intentions de vote.

C’est dons sa survie que le CD&V joue en ce moment.

Une partie subtile

Il est clair que Joachim Coens se trouve bien placé pour faire monter les enchères. On le dit même prêt à revendiquer le poste de Premier ministre pour Koen Geens.

La partie qui se joue actuellement est subtile.

L’affaire Chovanek tombe au plus mauvais moment pour la N-VA. Le fait que Jan Jambon, l’actuel ministre-président flamand, était ministre fédéral de l’Intérieur au moment des faits, fragilise Bart De Wever. Joachim Coens modifie donc son plan : en se disant disposé à entrer dans une coalition fédérale sans la N-VA, il montre sa bonne volonté pour tenter de débloquer la situation. Mais il entend aussi rester ferme sur ses exigences. Et il y a fort à parier que celles-ci ne pourront être satisfaites, auquel cas il pourra toujours plaider qu’il n’a pas renié les intérêts de la Flandre.

Car, contrairement à ce que pense la majorité des francophones, le nationalisme transcende les frontières de la N-VA et du Vlaams Belang. N’oublions pas que c’est le CD&V Yves Leterme qui porta naguère le cartel avec la N-VA sur les fonts baptismaux. Rappelons-nous aussi ces propos tenus par Stefaan De Clerck, l’ancien ministre CVP : "La relation entre le nationalisme et la démocratie chrétienne est profondément ancrée dans l’ADN flamand."

Quant au président du MR, Georges-Louis Bouchez, qui n’a de cesse de rappeler sa fibre belgicaine et de miser sur l’unité de la "famille libérale", il ne devrait pas oublier cette déclaration de Bart Somers, alors président de l’Open VLD, dans "Le Soir" du 2 septembre 2006 : "Dans ma génération politique, nous donnons priorité aux intérêts régionaux flamands".

Affaire à suivre, comme l’on dit…