Une opinion de Paul Delmotte - Professeur retraité de l’IHECS

Le ministre de l’Intérieur français Bernard Cazeneuve, vient, le 7 décembre, d’offrir à ses compatriotes une nouvelle "grande cause nationale" : la lutte contre l’antisémitisme et le racisme. Cela suite à l’immonde agression commise contre un jeune couple juif le 1er décembre à Créteil. François Hollande et Manuel Valls ont eux aussi fermement dénoncé l’acte, ce dernier déplorant en outre le "manque de mobilisation" et le "manque d’indignation" de la société française. Quelques questions toutefois.

Il est clair qu’une agression comme celle de Créteil, comme toute agression raciste, est intolérable. Ceci dit, le chorus des responsables français soulève d’autres questions.

"Racisme et antisémitisme" ?

Ce "mal qui ronge la République et que nous devons combattre à tout prix", dixit Cazeneuve, se bornerait-il à l’antisémitisme ? Il n’est pas question ici d’entrer dans "la concurrence des victimes", mais de s’interroger. Combien, dans la communauté immigrée d’origine arabo-musulmane (et au-delà), ne verront-ils pas dans les gesticulations des dirigeants français une énième "preuve" d’un double discours ? Combien se demanderont-ils pourquoi une agression contre l’un des leurs - elles ne manquent pas - suscite, elle, si peu de réactions en haut lieu ? Pourquoi, demandera-t-on, en cas d’agression raciste contre "un Arabe", F. Hollande ne s’exclame-t-il pas aussi : "quand il se passe de tels drames […], c’est ce que la France porte de plus grand, de meilleur, qui est blessé, abîmé". Y aurait-il deux poids, deux mesures dans "le droit à la France" ? La "grande cause nationale" le serait-elle un peu moins pour certains ? "Le crime de Créteil n’est pas un fait divers", a souligné, à juste titre, le ministre de l’Intérieur. Aucune agression, aucun propos raciste ne devrait l’être. Mais, pourquoi ce manque ?

Manuel Valls, comme BHL, ont fustigé le manque de mobilisation et d’indignation face au crime de Créteil. La cérémonie du 7 décembre qui n’a rassemblé "que" 1 600 personnes. Mais, d’où vient, en fait, ce manque ?

Le professeur franco-italien Enzo Traverso, de l’université de Picardie, nous a montré1 comment la mémoire du judéocide a été vidée de tout potentiel critique par ceux qui en sont en charge. Comment, aussi, l’Occident s’est en quelque sorte "approprié" cette mémoire. Certains ne voient plus dans les commémorations d’Auschwitz que "manipulation et culpabilisation sionistes". On pourrait leur rétorquer, au vu de cette "confiscation" que l’on n’a même plus "besoin" des Juifs pour entretenir cette mémoire… En effet, la façon dont "nous" commémorons la Shoah, écrit Traverso, est désormais à ranger parmi les liturgies d’une "religion civile" occidentale. Car ces réminiscences organisées visent apparemment avant tout à encenser un Occident libéral-démocratique, dont la grandeur d’âme se voit soulignée "en négatif" par une dénonciation répétée ad nauseam du nazisme et de ses horreurs. Qu’importe, dès lors, que la participation à ces commémorations de Bush junior, de Blair, de Berlusconi ou autres Poutine, puisse semer le trouble ? Qu’importe aussi qu’une telle "religion civile" ait pour effet d’effacer toute paternité dudit Occident dans les pratiques génocidaires et les origines du nazisme ? Qu’importent, enfin, ce que Traverso appelle "les effets négatifs d’un excès de mémoire", qui finissent par priver cette dernière de toute capacité d’empêcher d’autres crimes de masse ? Et, plus encore, à susciter une "concurrence des victimes" aux effets délétères ? La question est donc de savoir si, en jouant des coudes pour accéder à l’autel de cette "liturgie", nos dirigeants - pas seulement français - ne suscitent pas eux-mêmes ce manque de mobilisation et d’indignation ? C’est, estime Traverso - et sans vouloir comparer l’incomparable -, parce que cette mémoire "embaumée" est incapable d’empêcher Abou Graïb, Guantanamo ou Gaza, que, de plus en plus, elle n’inspire qu’indifférence, voire agacement ou dépit à tous ceux, Arabo-musulmans ou non, qui, face à elle, se perçoivent comme des "laissés-pour-compte". Ne serait-ce, précisément, parce qu’elle se voit privée de tout potentiel d’agir contre d’autres tragédies humaines, qu’elle peine aujourd’hui à mobiliser et à indigner ?

Voilà, pensons-nous, qui devrait faire l’objet de toute réflexion critique pour quiconque entend réagir et dépasser une "concurrence des victimes" aussi vaine qu’éthiquement déplorable.

(1) Le passé, mode d’emploi . Histoire, mémoire, politique, La Fabrique, 2005