Françoise Hardy, dialogue avec l'au-delà
© Jean-Marie Périer / EMI

Opinions

Françoise Hardy, dialogue avec l'au-delà

CEDRIC PETIT

Publié le - Mis à jour le

De Françoise Hardy, les années ne se sont pas seulement chargées de charrier l'aura de liberté des sixties et des premières chansons «yé-yé» qui en firent l'incarnation d'une époque. Depuis, et en 25 albums, la lumière s'est voilée, devenue plus opaque - dans les «Clair-Obscur» - et la mélancolie s'est vissée dans tout ce que son oeuvre artistique recèle de méandres. Au point que, quand la grande Françoise titre son dernier album «Tant de belles choses», on n'adhère qu'à moitié à l'idée que l'heure soit à l'émerveillement et à la contemplation radieuse.

Avec un imposant bouddha pour témoin («C'est mon mari qui a acquis cette statue, qui est un bel objet, mais un bel objet seulement»), douillettement installée dans son appartement parisien, Françoise Hardy retrace les principales étapes de son parcours spirituel. Née en 1944 (le 17 janvier), elle connaît l'éducation classique « d'une petite fille de l'époque, en France »: religieuse par décision paternelle, elle se fera dans une école catholique, « dont j'ai toujours déploré l'étroitesse d'esprit », commente-t-elle, les yeux en incessant mouvement, comme à la poursuite d'une pensée.

L'adolescence scellera le divorce d'avec la religion catholique: «A 12-13 ans, j'ai commencé progressivement à m'en détacher. Pas spécialement sur le mode du rejet, mais dans le sens où, n'y trouvant rien qui aille assez loin, je n'en ai plus fait cas.» L'heure de la réconciliation, d'ailleurs, n'a pas encore sonné: de religion catholique, il ne pourrait être question. Moins encore aujourd'hui qu'hier: «A l'occasion du décès de proches, j'ai récemment dû assister à des messes et me suis à nouveau rendu compte à quel point les prières catholiques frisent la débilité. Quand je pense que l'on dit encore «Sainte Marie, mère de Dieu»! La Sainte Marie en question est la mère de Jésus, un point c'est tout. Dieu, par essence, n'a ni père, ni mère, même au sens symbolique. Et puis quand vous suggérez à des catholiques, par ailleurs très intelligents, que les dogmes de l'Immaculée Conception, de la Trinité ou de la Résurrection sont des symboles et non des réalités historiques, ils sont scandalisés.»

Celle qui chamboula le coeur de Bob Dylan, de Nick Drake et de toute une génération, entame alors un cheminement spirituel où l'insatisfaction ne prend jamais le pas sur la soif de compréhension: «Dans les années 60, je me suis liée d'amitié avec une Brésilienne qui pratiquait un spiritisme de haut niveau. Récemment, elle m'a écrit: «On oublie que la vraie vie est de l'autre côté et que nous nous réincarnons uniquement pour pouvoir progresser. Chez ceux qui en ont la connaissance, la délivrance est plus agréable que le moment de naître, quand notre esprit se sent enfermé dans un corps très dense. Comme nous jugeons en fonction des apparences, nous fêtons toujours la naissance et pleurons celui qui part, sans penser une seconde à l'esprit de l'autre. Heureusement que la sagesse divine nous attache à cette vie-ci. Autrement, personne ne voudrait vivre.»

Grâce à une autre rencontre, Françoise H. tâte encore de la méditation transcendantale, sans y trouver le niveau voulu. Plus influente sera la rencontre avec le musicien Gabriel Yared, «un véritable carrefour de spiritualités à lui seul», avec qui elle collaborera sur plusieurs disques. Un jour, il lui offre son exemplaire des «Dialogues avec l'Ange» de Gitta Mallaaz: «C'était au milieu des années 70. Dans ce livre qui transcrit la communication établie dans la Hongrie de la Deuxième Guerre mondiale entre trois femmes et des êtres non incarnés qu'elles ont appelés «ange», on trouve, entre autres, l'assertion«Ce qui est vu d'en bas «mort» est en haut«vie». Cette lecture m'a confortée dans la croyance en un au-delà.»

Tout n'est pas encore scellé mais les pièces du puzzle commencent à s'assembler, l'une après l'autre. Au crédit de cette perception du monde, viendront encore se greffer deux pièces maîtresses: les messages d'Omnia Pastor, que Françoise Hardy tient pour son «maître spirituel»: «Omnia est le surnom pris par une jeune femme qui, grâce à sa médiumnité, a pu pendant quelques années transmettre les réponses d'un guide spirituel non incarné, Pastor, aux questions de fond posées par un auditoire restreint.» Les deux livres de Matthieu Ricard («L'infini dans la paume de la main», ses conversations avec l'astrophysicien Trinh Xuan Thuan, et «Le moine et le philosophe», son livre de dialogues avec Jean-François Revel) conforteront encore une intuition qui s'étaye peu à peu: «La condition humaine est si tragique qu'on a besoin d'y trouver un sens. Comme le dit Omnia Pastor, la terre est une école initiatique très dure. Il me semble en effet qu'on y vient pour apprendre à coups d'erreurs et d'épreuves. L'évolution est le but. Une seule existence ne suffit pas pour intégrer tout ce que la condition humaine a à nous enseigner, et je suis réceptive à l'idée des réincarnations successives.»

Dans le bouddhisme, Françoise Hardy ne trouve pas seulement certaines réponses à des interrogations existentielles, mais encore une «étonnante concordance de la vision bouddhiste du monde, telle que la transmet Matthieu Ricard, avec les dernières avancées de la science, de la physique quantique en particulier ».

A chaque étape de ce parcours toujours en cours d'assemblage, une constante: le besoin de comprendre et de justifier notre condition «souffrante», mais aussi le recours permanent à des lectures éclairantes, parmi lesquelles les livres de Carlos Castaneda figurent en bonne place: «C'est en lisant cet auteur que j'ai découvert l'importance du distinguo entre l'«inconnu» et l'«inconnaissable». La spiritualité lève un voile sur l'inconnu et nous rapproche de l'inconnaissable. Mais le concept de Dieu, le mystère de la condition humaine, celui de la mort ou de l'après-vie relèvent de l'«inconnaissable», quand bien même certains grands mystiques ont émis une opinion précise à ce sujet.»

Car si Françoise Hardy sollicite, à chaque instant de sa quête, ses forces intellectuelles, elle se défend de ne pas laisser la place au doute: «Ma vie spirituelle s'appuie encore plus sur la foi que sur la cérébralité. J'appelle «foi» l'intuition inexplicable et tout à fait irrationnelle qui vous dit qu'il y a autre chose qu'un simple passage sur terre consistant à naître, mourir et remplir le temps entre les deux. Ma mère, qui était athée, me reprochait d'être faible au point d'avoir recours à la béquille que constituaient selon elle mes croyances. Il y a du vrai là-dedans, bien sûr, mais il est tout aussi vrai que j'ai toujours ressenti de façon intuitive l'existence d'un au-delà de l'humain, d'un au-delà tout court.»

Cette prescience, Françoise Hardy a tenté de l'exprimer dans la chanson phare de son dernier et magnifique album, «Tant de belles choses». «La mort ne concerne que le corps physique. Quand un lien d'amour vrai unit deux êtres, ce lien est indestructible puisqu'il concerne l'âme, ou, si vous préférez, l'esprit, et que ceux-ci sont éternels. Trois personnes que je ne connais pas m'ont écrit qu'en écoutant ma chanson elles avaient eu le sentiment très vif que leur maman récemment décédée leur parlait par mon intermédiaire et que c'était la première fois qu'elles avaient ressenti un début de consolation. Rien ne pouvait me toucher davantage.»

«Dans le temps qui lie ciel et terre/ Se cache le plus grand des mystères/ Penses-y quand tu t'endors/ L'amour est plus fort que la mort.» Mystère, encore, quand, en l'espace d'une seconde et à l'appel d'un taxi, Françoise Hardy s'évanouit, lunettes noires pour l'anonymat, dans le chaos du trafic parisien.

Tout en légèreté, un ange est passé.

© La Libre Belgique 2005

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