Une opinion de Marie-Laure Mouffe, directrice adjointe de l’Institut Saint-Luc Bruxelles.

Je ne suis ni ministre, ni experte, ni épidémiologiste, ni professionnelle de la santé.

Je ne suis qu’une citoyenne.

Je ne suis que sur le terrain. Sur le terrain depuis dix-huit ans, l’âge de notre jeunesse d’aujourd’hui.

Et cette jeunesse se meurt, tout comme moi ce mercredi 24 mars à 13h20 car oui Frank ou Alexander ou Jan ou Elio m’a tuer.

Je ne suis qu’une citoyenne, qui croit au nouveau monde et qui n’en revient pas que vous ne l’ayez toujours pas compris. Ce monde ne peut plus fonctionner comme vous vous acharnez à le faire appliquer, il est temps que vous ouvriez les yeux.

Vous avez besoin de nous, citoyens, de notre capacité de solidarité, de créativité, d’initiatives locales pour sortir de ce trou noir.

Mais vous nous avez perdus car vous nous avez tuer.

Les jeunes ne sont plus en capacité de vous entendre ni encore moins de vous écouter. C’est à vous de les écouter, de les voir (2) ; ils se meurent : les moins de 18 mois risqueraient

un retard de langage ; les enfants découvrent l’angoisse, la privation de liberté et les nonsens à l’âge où la naïveté et la confiance doivent primer ; et les ados, mes chers élèves, perdent le sens de leur vie et passent à côté de leur (dé)construction sociale ; décrochent, s’accrochent et décrocheront encore plus lundi prochain.

Notre "demain"

Quand allez-vous vous occuper des vivants dirait mon collègue ? Car à force de les sacrifier, ils se rajouteront de plus en plus à vos morts qui vous hantent. Et il sera trop tard.

Je suis, j’étais, passionnée par mon métier, celui qui accompagne et guide la jeunesse, notre monde de demain. Notre demain, vous l’avez pris en étau et la solution aurait dû venir d’eux, avec eux (2).

J’y ai toujours cru et une partie de moi qui s’éteint, y croit encore.

Sur le terrain, chers dirigeants, les jeunes ont besoin de contact, ils ont besoin de présence, ils ont besoin de deviner des sourires, de sentir les humeurs, l’humour, les expressions. Nos élèves sont de ceux qui ont cette sensibilité qui les rendent uniques. Et ils ne savent pas la vivre à distance dans une hybridation impraticable déjà à 50 %, alors à 100 %… Hybridation qui vide la substance de la transmission car la matière ne se comprend pas par écran interposé, elle se vit, s’expérimente, s’observe, se touche, se dessine, se découpe.

Nos enseignants, nos éducateurs et éducatrices, étouffent, s’épuisent à faire et à refaire leurs cours et les horaires au rythme de vos changements d’humeur, constatant dans la presse avant leur duo de direction à quelle sauce ils seront mangés le lendemain.

Nous sommes dans une école artistique et nos membres du personnel déploient des trésors de créativité depuis plus d’un an. Mais une créativité qui les tuent et qui annihile la véritable création au sens noble : l’art, le beau, qu’ils transmettent avec leur coeur, avec passion et engagement.

Nos jeunes, nos équipes (secteur non essentiel ?) ont besoin de votre soutien jour après jour. Nous avions besoin de rester ouverts, tout comme le monde culturel et économique. Nous avions besoin que vous nous fassiez confiance (et également à nos ministres de l’enseignement), car nous sommes capables de tenir bon, de rester cohérents, dans la nécessité de faire face à la réalité sanitaire (gérable dans chacune de nos écoles), sans prise de risque démesurée.

Nous avons respecté chaque circulaire, chaque geste barrière, chaque mesure, et le faisons appliquer au quotidien grâce à nos équipes et à notre merveilleuse conseillère en prévention mais aujourdhui, vous ne nous avez pas respectés.

Le titre est une référence à l'affaire Omar Raddad, symbole d'une injustice qui secoua la France dans les années 1990.

(1) Initiative citoyenne "Trace ton cercle"

(2) Campagne facebook "La jeunesse, c’est la solution"