PROFESSEUR UNIVERSITÉ DE LIÈGE DIRECTEUR INSTITUT ROYAL DES AFFAIRES INTERNATIONALES DIRECTEUR HERA

Existe-t-il une identité européenne? La réponse est évidemment oui. Il suffit de vivre à Dallas, Rio, Le Caire ou Bangkok pour le réaliser. La vraie question est: pourquoi est-elle aussi peu perçue? La réponse est difficile. L'Europe est plus lointaine, plus technicienne, plus complexe. Toutefois, la différence n'est jamais fondamentale.

Une première explication réside dans l'inexistence d'un vrai débat politique européen. Le débat est présenté davantage comme technicien que politicien. La vertu du consensus est exaltée. Il n'existe pas de formations politiques réelles. Les partis politiques nationaux considèrent les fonctions européennes comme accessoires: un exil, un cumul ou une prépension grassement rétribuée.

Paradoxalement, la Belgique a connu beaucoup de figures européennes marquantes: des premiers ministres (Dehaene), des commissaires européens (Rey, Davignon, Van Miert), des ministres (Spaak évidemment, Harmel, Claes, Maystadt), des parlementaires européens (De Clercq, Herman, Martens, pour ne pas remonter plus loin) et même des représentants permanents (Notterdaeme, de Schoutheete). Cela ne change pas la règle générale: il n'y a pas de carrière politique européenne. Cette faiblesse des partis politiques explique d'ailleurs la forte puissance des organisations non gouvernementales au niveau européen.

Une deuxième explication tient au discours souvent ambigu, et parfois malhonnête, sur l'Europe. Les ministres britanniques jouent ainsi des variations permanentes sur le thème de la distanciation. Le chancelier Schröder, maintenant un bon Européen, faisait naguère campagne pour le report de l'Euro, une meilleure défense des intérêts allemands en Europe, et la récupération de l'argent allemand «brûlé à Bruxelles». On mesure mal le caractère dévastateur de pareils propos dans l'opinion publique. En remontant plus loin, on se souviendra des propos de Chirac désignant les pro-européens comme «le parti de l'étranger». La trahison n'est plus loin.

En troisième lieu, l'Europe est souvent désignée par les responsables politiques comme le frein à leurs bonnes intentions. Pendant dix ans, on a entendu qu'il fallait réduire les budgets pour la monnaie unique (alors qu'il fallait le faire de toute façon). En revanche, quand les taux d'intérêt sont redescendus et l'emploi remonté, tout le monde a oublié de remercier l'Euro. La suppression des monopoles nationaux est imposée par l'Europe (et pas du tout par l'évolution du marché ou l'amélioration des prix). La crise alimentaire est la responsabilité de l'Europe (et pas du tout celle des gouvernements qui laissent allégrement violer les normes). Pour résumer, l'Europe est devenue le dépotoir de la responsabilité politique nationale.

Le système européen, comme toute création humaine, est imparfait. Cela dit, son bilan après 50 ans ne justifie pas son image actuelle. La faible adhésion actuelle du citoyen au projet européen trouve hélas une de ses principales causes dans l'attitude de beaucoup de ses représentants. Le public croit le plus souvent ce qu'il voit et entend. Quand le Conseil européen, comme à Nice, est incapable de développer la moindre vision commune, comment croire qu'elle existe?

© La Libre Belgique 2001