Une chronique de Xavier Zeegers (xavier.zeegers@skynet.be).

Diantre ! Que d’hommages pour Serge Gainsbourg dont l’originalité et le parcours sont davantage salués à chaque décennie commémorative.

Il est vrai que son destin fut au diapason d’un talent brillant mais imprégné de toutes les noirceurs d’un siècle l’ayant vu naître sous une étoile jaune, comme Romain Gary, et le poussant également au suicide mais au feu lent du tabagisme et d’un alcoolisme nihiliste. Ce juif errant, mi-Gavroche mi-Quasimodo rescapé de la rafle du Vel d’Hiv se sous-estimait, s’estimant laid et mal-aimé. Il connut toutefois lors d’une nuit printanière de 1965 le destin de Cendrillon lorsque France Gall remporta le concours Eurovision de la chanson grâce à celle qu’il lui offrit. Le loto de la vie lui apporta alors la fortune en même temps qu’un lot de consolation inespéré : soudain les femmes le trouvèrent attachant ; séduisant même, et il composa pour quelques-unes, et non des moindres, une chanson-miroir qui les propulsa dans la postérité, soit une jeunesse éternelle sans chirurgie. Elles en furent émues et fort reconnaissantes.

Pouce abaissé

Jane Birkin a déjà dit qu’à ses funérailles la musique s’articulera autour de leur sulfureux pont des soupirs de "69" avec sa montée languissante vers un septième ciel qui n’était donc qu’un préliminaire. On anticipe déjà l’ambiance ! Mais les créateurs sont souvent des provocateurs, ce qui rime avec précurseur. Faut-il pour autant les admirer béatement en réprimant le moindre bémol ? On a presque peur d’être nuancé vu l’actuel primat guillotinesque des réseaux sociaux - j’aime ou déteste - réduisant désormais la critique à un pouce levé ou abaissé. Blanc ou noir. Vie ou mort. Étonnamment le grand Serge favorisa ce cul-de-sac en sous-estimant systématiquement ses propres créations. Non pas pour être contredit, cette manière d’être loué deux fois, mais par frustration inhérente à son malaise existentiel. Car il voulait être peintre (comme Hergé, qui n’insista pas) considérant que cet art était le plus important avec l’architecture ou la sculpture qui exigent une initiation. D’où son clash violent avec Guy Béart sur le plateau d’Apostrophes le 26 décembre 1986, quand il l’insulta carrément - "connard" , "blaireau !" - pour avoir osé le contredire en rétorquant que non, la chanson n’était pas un art mineur. Aussitôt, il explosa ne lui laissant plus la parole. Pourtant l’auteur de "L’eau vive" avait raison.

Pourquoi pas maintenant?

Charles Trenet a composé 2 000 chansons, il jeta la moitié et en enregistra 800, dont dix sont des chefs-d’œuvre. Brassens a mis en musique les "Pensées des morts" de Lamartine, Maxime Le Forestier a écrit et chanté "Fontenay-aux-Roses" où il avoue être tombé amoureux de tout un pensionnat : des bijoux parmi tant d’autres… Au fait, pourquoi n’entendons-nous plus à la radio Claude Nougaro, Marie Laforêt, Pierre Perret, Françoise Hardy, Serge Reggiani, Barbara, Charles Dumont ou Jean Ferrat, au détriment de l’horripilant monopole anglophone ? Quand Julos Beaucarne s’en ira, l’animateur préposé aux platitudes évoquera "la perte de ce merveilleux troubadour wallon" puis diffusera "La petite gayole" - mais pourquoi pas dès maintenant, alors que persiste cet acouphène permanent qu’est le rap, assaut auditif ?

Réaction d’un élitiste snob, dira-t-on. Nenni : il est somptueux, l’hommage de Pierre Bachelet aux mineurs des corons du Nord repris par les supporters de Lens. Magique le "You’ll never walk alone" à Liverpool, berceau des Beatles, de Sir Paul et son "Yesterday", et l’"Imagine" de John. Comme en vrac les negro spirituals des partisans de Martin Luther King, Amin Maalouf subjugué par Ferouz, la Callas libanaise, les chants des abbayes de Solemnes à Zagorsk, et au sommet le lied de Schubert : An die Musik, bref moment d’ataraxie. En concluant avec les psaumes lancés au ciel par les fidèles autour de Notre-Dame de Paris embrasée, brisée, martyrisée mais survivante.

Choses mineures que tout cela ? Au diable les ségrégations catégorielles. Le trille des oiseaux saluant les premières lueurs de l’aube, c’est déjà du Mozart.

>>> Les intertitres sont de la rédaction.