Opinions

Une opinion de Guillaume Dos Santos, jeune père de famille et lecteur de fantasy.


Violence, sexe et suspense : les trois ingrédients habituels de la série télévisée contemporaine sont réunis pour rassembler la populace devant les écrans. Si l’on gratte un peu ce vernis sanglant, on découvre que Game of Thrones doit son succès à un peu plus que ça. En filigrane transparaissent un questionnement moral lancinant ainsi que les grands thèmes du christianisme.


Malgré une fin de série qui a pour beaucoup le goût des cendres (1), des millions de personnes à travers le monde ont pu regarder en ce début de semaine le final de la série à succès Game of Thrones, directement inspirée de la saga A Song of Ice and Fire de l’écrivain G.R.R. Martin.

La fantasy nous fascine parce qu’elle questionne notre condition humaine. La société médiévale dans laquelle se déroulent la plupart des grandes sagas de fantasy remet en question notre rapport au temps qui s’écoule et à la nature qui nous entoure. C’est aussi notre conception du Bien et du Mal que la fantasy interroge, et leur affrontement implacable constitue presque invariablement la trame de fond du récit. “La dernière guerre, celle qui ensevelira le monde dans l’ombre (2)” est cette lutte qui oppose de toute éternité la lumière aux ténèbres. Une lutte qui débouche inévitablement sur un affrontement quasi-apocalyptique, sorte de Ragnarök cathartique où le monde s’achève dans la Longue Nuit… avant de se relever à l’aube naissante.

Le Bien et le Mal

Dans Game of Thrones, Georges R.R. Martin mêle inextricablement ces différents paradigmes. “L’Hiver vient” est la devise de l’une des plus grandes maisons des Sept Couronnes ; elle signifie l’inéluctabilité du temps qui passe mais aussi, avec l’alternance des saisons, celle de la Vie et de la Mort, la rotation de la roue de la fortune, le Bien et le Mal qui s’affrontent et parfois se confondent.

Que signifie bien agir ? Dans Game of Thrones, les conceptions idéales et abstraites du Bien et du Mal se confrontent à la dure réalité concrète et fangeuse, faite de sang, de chair et de boue. En réponse au manichéisme qu’on reproche parfois à un J.R.R. Tolkien, Martin se plaît à explorer l’infinité des choix moraux auxquels est confronté le coeur humain dans la vraie vie.

Comment bien agir lorsque l’on a juré de protéger son roi, mais que ce dernier ordonne de brûler une cité entière? s’interroge ainsi Jaime Lannister, sans doute l’un des personnages les plus intéressants de la saga. Vers qui tourner son allégeance, lorsqu’on a été élevé comme pupille par la maison rivale de celle qui nous a vu naître? se demande Theon Greyjoy, l’un des personnages les plus tiraillés. Qu’est-ce qu’un bon monarque? Doit-il céder à un moindre mal pour éviter un mal plus grand?

Ce sont ces questions qui émaillent le fil du récit et en font sa richesse et sa grandeur. Tour à tour, Ned Stark, Tyrion Lannister ou Daenerys Targaryen mobilisent les pensées de philosophes d’un monde qui n’est pas le leur : Platon, Kant et Machiavel se délectent dans le ciel des idées de Westeros et d’Essos. Morale déontologique, basée sur des impératifs catégoriques, ou morale conséquentialiste, qui ne juge toute action qu’à l’aune des résultats qu’elle produit? Chez Georges Martin, le ciel des idéaux purs rencontre les eaux impures de la trahison et du mensonge.

Le chemin de la rédemption

Surtout, il y a dans la Geste de Glace et de Feu une dimension profondément biblique. L’un des thèmes les plus prégnants de la série prise dans sa globalité est celui de la rédemption. Les personnages qui défendent Winterfell face à l’armée des morts, en cette fin de série, ont tous parcouru un long chemin de croix. Ils ont renoncé au prestige, à la richesse, à la fierté et à la gloire, ces vains objets de désir. Ils ont perdu leur famille, leurs amis, leurs proches. La vie les a amputé d’une partie d’eux-même, parfois littéralement. C’est cabossés, mutilés, brisés, couverts de cicatrices et de poussière, qu’ils se dressent face aux marcheurs blancs.

Que l’on songe au Limier, ce tueur sans foi ni loi qui accomplissait les basses besognes d’un roi cruel, pour finalement combattre aux côtés des justes ; à Jaime Lannister, chevalier aussi talentueux à ses débuts qu’écoeurant d’orgueil et de morgue, qui perd avec sa main droite sa vanité et son prestige mais grandit terriblement en humanité ; à Theon Greyjoy, qui se fait tour à tour traître, parjure et lâche, avant de donner sa vie pour ceux-là mêmes qu’il avait trahis.

Ceux qui ont tout perdu trouvent le chemin de la rédemption. Un chemin qui les a diminués, parfois physiquement, un chemin qui les a fait renoncer à leurs désirs et leurs ambitions les plus profondes mais un chemin par lequel ils ont grandi en humanité. Quoi de plus chrétien que cette éblouissante ascension vers la pureté du don de soi?

Les délaissés

Par ailleurs, c’est en figures messianiques que la saga institue les personnages de Daenerys, la Briseuse de Chaînes, et Jon Snow, bâtard et “bouclier protecteur des royaumes humains”.

L’un comme l’autre ne choisissent pas pour disciples des guerriers sans faiblesse, à l’honneur immaculé. Ils s’entourent au contraire des oubliés de leur société : nain, vieillards, esclaves, eunuques, pécheurs multirécidivistes. Les meilleurs amis de Jon ne sont pas des héros bien nés : l’un est fils rejeté par son père, peureux et grassouillet, l’autre repris de justice ou encore sauvageon d’au-delà du Mur. Il y a chez Georges Martin une attention toute particulière portée aux réprouvés, aux mutilés, aux délaissés.

Il n’est pas anodin que le roi de Westeros, en fin de série, siège finalement sur un fauteuil roulant plutôt que sur le mythique trône de fer. C’est là une dimension que n’aurait pas reniée Tolkien, dont l’oeuvre toute entière semble dire, en même temps que l’un de ses personnages : “Même la plus petite personne peut changer le cours de l’avenir (3).

"Briser la roue"

Cette proximité avec les petites gens et les blessés de la vie s’accompagne, chez nos héros, d’un effort constant pour rendre meilleur ce monde livré à la fureur et à la violence. Car la violence, dans Game of Thrones, est omniprésente. Les scènes de lutte, de tuerie, de massacre, de bataille sont légions. Westeros est une terre de conflits, le lieu d’une lutte impitoyable sans autre finalité que le pouvoir. Un pouvoir qui rend fou, un pouvoir qui corrompt jusqu’aux personnages jusque là érigés en messies rédempteurs.

Absurde, la violence est aussi sans fin ; un peu à l’image de ce cousin Orson qu’évoque Tyrion Lannister dans la saison 4, dont l’étrange obsession consiste à écraser des scarabées à longueur de journée, sans but ni motif, sans s’arrêter.

Tout l’enjeu de ce Jeu des Trônes se situe là: mettre un coup d’arrêt à cette roue du destin qui broie innocents et criminels, pauvres et puissants. Plus encore, il s’agit pour nos messies et ceux qui les suivent de briser la roue. Inverser simplement l’ordre établi ne les intéresse pas ; ce serait faire des anciens opprimés de nouveaux oppresseurs. Leur projet est bien plus révolutionnaire : de ceux qui jusqu’à présent s’entretuent, ils espèrent faire des frères.
Car briser la roue et avec elle le Trône de Fer qui est son symbole, cela signifie rompre avec le cycle sans fin de la violence réciproque, tel que décrit dans l’oeuvre de l’anthropologue et philosophe René Girard. Une ambition christique par excellence.

En définitive, et aussi étrange que cela paraisse, A Song of Ice and Fire nous parle de nous, de notre monde, de nos conflits. Le Jeu des Trônes, cette Geste de Glace et de Feu, se déroule d’abord et avant tout au plus profond de nous-mêmes. Une vérité qui rejoint les propos d’Alexandre Soljenitsyne dans l’Archipel du Goulag : “J’ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les États, ni les classes, ni les partis, mais qu’elle traverse le coeur de chaque homme et de toute l’humanité.”

(1)  http://tvmag.lefigaro.fr/programme-tv/game-of-thrones-un-final-au-gout-de-cendres_999606be-7b95-11e9-b976-f4e757549f1a/

(2)  Réplique de Gollum dans le second opus du Seigneur des Anneaux, réalisé par Peter Jackson d’après l’oeuvre de J.R.R. Tolkien.

(3) Le Seigneur des Anneaux, tome 1: La communauté de l’anneau