Elles sont devenues mères à leur tour ces jeunes filles des années 70 qui venaient discrètement demander la pilule à l’insu de maman. Aujourd’hui, il n’est pas rare qu’elles en imposent l’usage à leurs filles qui n’en veulent pas ! Il a donc suffi, dans ce domaine, d’une génération pour passer de la transgression libertaire à la contrainte normative. Sacrée pilule ! La contraception hormonale œstro-progestative est à ce point entrée dans nos mœurs et notre langage que le vocable "pilule" lui est désormais spécifiquement réservé, alors que, depuis des siècles, des générations de pharmaciens ont roulé des pilules avec bien d’autres composants que ces hormones inhibitrices de l’ovulation.

Son principe d’action est connu et sa synthèse est possible depuis la fin des années 30. Le délai qui sépare cette potentialité de la mise au point effective de la pilule nous rappelle que les inventions ne jaillissent pas d’une science indépendante de l’esprit du temps dans lequel elle s’exerce. La contraception orale est née dans la mouvance du féminisme et l’a encouragée. Le mouvement de libération de la femme et la pilule, c’est comme l’œuf et la poule, si j’ose dire. Il fallut qu’à New York s’associent deux femmes libres : Margaret Sanger, la militante, et Katherine McCormick, la milliardaire, pour qu’elles persuadent un médecin biologiste, Gregory Pincus, et un gynécologue, John Rock, de se mettre effectivement au travail pour obtenir en 1957 la commercialisation de l’Enovid. Cette première pilule ne fut d’abord officiellement recommandée que pour la régularisation des cycles menstruels. Le blocage ovulatoire était hypocritement considéré comme un effet secondaire. C’est fou le nombre d’Américaines qui consultèrent à cette époque pour irrégularités menstruelles ! L’autorisation officielle de délivrance d’un contraceptif oral fut enfin accordée aux USA en 1960.

Depuis lors, la pilule a été adoptée par des millions de femmes dans le monde et certaines l’ont utilisée pendant plus de trente ans sans discontinuer. Elle a fait la preuve de son efficacité contraceptive et de sa relative sécurité sur le plan de la santé, même si des améliorations sont encore à envisager et que l’alternative du stérilet hormonal vient sérieusement la concurrencer. Les risques thrombo-emboliques sont faibles, mais réels chez les fumeuses, et une controverse subsiste à propos de son influence sur le cancer du sein. Par contre, on omet comme souvent de claironner les bonnes nouvelles : la pilule apporte indéniablement un meilleur confort menstruel, une réduction des anémies, des fibromes, des kystes et, last but not least, des cancers ovariens ! Elle met la fertilité féminine au frigo sans l’altérer plus que ne le fait naturellement l’avancement en âge. En participant à la tendance contemporaine à retarder le moment de la première grossesse, elle est indirectement impliquée dans l’inflation actuelle des procréations médicalement assistées. Au niveau de l’environnement, elle pourrait contribuer dans une faible mesure à la pollution hormonale de nos rivières, mais les principaux perturbateurs endocriniens (qui altèrent surtout la fertilité masculine !) sont d’origine industrielle.

La pilule a profondément modifié le rapport de nos contemporains avec la sexualité et la procréation, pour le meilleur (la fin de la double norme qui confinait les filles comme des poules en période de grippe aviaire alors que les coqs étaient invités à faire librement l’expérience de la vie, l’épanouissement sexuel des femmes libérées de la terreur des grossesses non désirées, la possibilité de planifier la venue des enfants dans un confort que l’humanité n’avait jamais connu, etc.) et pour le pire (l’asservissement des filles qui se devraient d’être toujours disponibles au désir des garçons, la banalisation précoce de l’acte sexuel dissocié du sentiment amoureux, le risque de ne plus accueillir la naissance d’un enfant comme un don, mais bien comme un dû, etc.). Françoise Héritier, anthropologue au Collège de France, considère que la pilule est l’invention médicale qui a le plus apporté aux femmes en matière de liberté et de dignité. Il s’agit sans doute plus d’un vœu que d’un constat. Nous pourrions l’entendre comme un appel à la responsabilité pour la nouvelle génération pilule.