Une opinion de Valéry Witsel, romaniste. L'auteur s'exprime à titre personnel.

Insensibilité", "manque d’empathie", "narcissisme"… Si on lit les articles sortis dans la presse ces dernières semaines ou les témoignages remontés de certaines et certains membres du MR, les attitudes de Georges-Louis Bouchez seraient le fait d’une personnalité particulière, peu commune, qu’il faudrait (re)cadrer.

Avec un peu de recul, si on porte un regard plus approfondi sur le fonctionnement du travail dans notre société, on se rend aisément compte que ces comportements sont au contraire devenus courants. De plus en plus de personnes partent en burn out, à cause de la surcharge de travail, certes, mais également parce qu’elles sont victimes de harcèlement ou de manque de considération, de reconnaissance ou d’empathie de leur supérieur hiérarchique.

Plutôt que l’effet d’une personnalité "extraordinaire" qu’il faudrait ramener dans la norme, postulons que le manque d’empathie de cadres supérieurs est, au contraire, le reflet d’un mode de fonctionnement du travail imprégné des théories managériales contemporaines. Celles-ci ont d’abord sévi dans le monde privé, avant de gagner aujourd’hui les écoles, les hôpitaux, les associations ou les partis politiques, c’est-à-dire des domaines qui échappaient autrefois à son emprise. Vue sous cet angle, l’attitude déshumanisante de Georges-Louis Bouchez à l’égard de membres du MR est finalement assez banale.

Sarkozy, Bouchez, Macron sont les "produits" de leur époque et du capitalisme avancé, les fruits d’une idéologie tendant à considérer "qu’il y a des gens qui ne sont rien", rien qu’un "matériau", une forme de ressource (à peine humaine) utilisable, déplaçable, épuisable et jetable à merci. La rationalité instrumentale au cœur de l’idéologie managériale contemporaine incite à considérer l’environnement et les êtres humains comme des choses inertes, un stock exploitable. Non seulement le capitalisme détruit la planète et creuse les inégalités, mais il détruit également la santé physique et psychique des personnes au travail, ravalées au rang de simples variables d’ajustement de la production. En dépit des incessantes incitations à la "bienveillance", le monde du travail est majoritairement malade d’un imaginaire basé sur la compétitivité, la croissance à tout prix, l’efficacité ou l’idéal de "gestion de ressources humaines". Georges-Louis Bouchez, comme des millions d’autres personnes, incarne en ce sens le type de l’homo œconomicus, au sens que lui a donné le sociologue Vilfredo Pareto en 1906 : un être qui "cherche à maximiser sa satisfaction en utilisant au mieux ses ressources".

Il n’est pas étonnant que ce genre de personnalités émergent particulièrement au sein du MR, le parti le moins enclin, dans le paysage politique francophone belge, à remettre en question l’ordre néolibéral. L’ironie veut que ce mouvement politique soit victime à son tour des effets du modèle de société qu’il défend. Plutôt que de simplement "recadrer" Georges-Louis Bouchez, le MR serait bien inspiré de refonder totalement son idéal de société car, aujourd’hui, ce sont des députées, des députés ou des "barons du MR" qui sont victimes des attitudes de leur président, mais, tous les jours, des millions de personnes souffrent de l’insensibilité ou du manque d’empathie de leur supérieur, sans avoir la chance de bénéficier de la même exposition médiatique.

Tous les êtres humains, le président du MR comme les autres, subissent, à des degrés divers, la puissance des affects propres au capitalisme. Le capitalisme forge nos désirs, nos rêves, module nos comportements et crée, à la chaîne, des individus détachés les uns des autres, dépourvus d’empathie, indifférents à la souffrance d’autrui. Au-delà du recadrage momentané d’un être en particulier, c’est cet imaginaire structurel qu’il s’agit de renverser pour créer une société plus humaine et respectueuse du vivant. C’est une transformation complète de l’organisation de la société qu’il importe de mener à bien, une transformation portée par un engagement politique bien plus ambitieux que le procès d’un seul homme, qui requiert l’investissement de toutes les énergies politiques, citoyennes, associatives, syndicales ou militantes.