Opinions

Une opinion d'Henri Goldman, rédacteur en chef de la revue Politique.


Les ambiguïtés que charrie ce mouvement sont les mêmes que celles attachées à la notion de pouvoir d’achat.


C’est bien connu : quand la France s’enrhume, la Belgique (francophone) tousse. Ainsi, depuis deux semaines, les rues de nos villes se remplissent de gilets jaunes. Ceux-ci symbolisent aujourd’hui la révolte de "la France d’en bas", celles des bourgs et des campagnes, ignorée par un pouvoir qui vit sur une autre planète.

Et pourtant, la situation des "territoires" – le nouveau mot à la mode outre-Quiévrain – est complètement différente en Belgique et en France. D’abord quant à la densité de la population : 364 habitants par km2 en Belgique, 112 en France, où une grande partie de la population vit encore loin des centres urbains et des services qui y sont concentrés. En Belgique, tout est près de tout. Ensuite quant à la nature de l’étalement urbain. En France, ce sont les personnes les plus pauvres qui ont dû quitter les villes où elles n’avaient plus les moyens de se loger pour s’installer dans des banlieues parfois lointaines et multiplier de ce fait leur temps et leurs frais de déplacement. En Belgique, on ne connaît pas le phénomène des banlieues "à la française" et ce sont surtout les classes moyennes aisées qui ont quitté les villes au profit des périphéries vertes. Ce sont aussi elles qui, quand elles sont salariées, sont encouragées à surconsommer du carburant à travers le mécanisme des voitures de société. Enfin, le sentiment qu’en France, la "province" est négligée par Paris ne vaut pas pour la Belgique où toutes les personnalités politiques sont localement enracinées et où c’est plutôt dans la capitale qu’on a le sentiment d’être mal aimé.

Mais il y a toutefois un point commun entre les gilets jaunes de France et de Belgique : c’est l’insistance sur la question du "pouvoir d’achat". Ce serait elle qui pousserait au désespoir et à l’action celles et ceux qui sont aux prises avec des fins de mois difficiles. En France, l’évocation du pouvoir d’achat est un moyen sûr de brasser large et de gagner des soutiens aux deux bouts du spectre politique. Pareil en Belgique : depuis des années, la FGTB a mis la défense du pouvoir d’achat en tête de ses mots d’ordre, tandis que le gouvernement fédéral se targue d’avoir amélioré celui des moins nanti·e·s. Charles Michel vient d’ailleurs de remettre la défense du pouvoir d’achat parmi les trois priorités de la nouvelle "orange bleue". Cette convergence est trop surprenante pour ne pas éveiller quelques soupçons.

Justice sociale et justice environnementale

Il y a deux pistes pour améliorer le pouvoir d’achat. La première : on augmente les salaires et les allocations sociales. La seconde : on diminue les taxes et les impôts. Cette dernière méthode semble privilégiée par les gilets jaunes qui se sont au départ mobilisés contre la taxe qui frappait le carburant à la pompe. Logique puisque, à entendre leurs témoignages, les gilets jaunes exercent pour la plupart une activité indépendante. Leur revendication s’adresse directement à l’État à qui ils demandent de "diminuer la pression fiscale" pour préserver leur revenu. Cette demande entre en résonance avec les politiques libérales pour qui le maintien du pouvoir d’achat doit être financé par une cure d’amaigrissement de l’État, des services publics et de la sécurité sociale, c’est-à-dire sans mettre les plus hauts revenus à contribution.

Pour les organisations sociales et les partis de gauche qui utilisent la rhétorique du "pouvoir d’achat ", la philosophie est différente : il s’agit de restaurer la part des salaires et des allocations sociales qui a sensiblement reculé à l’avantage des profits dans la répartition du revenu national. Pourtant, l’usage d’une terminologie aussi ambigüe n’est pas neutre. L’insistance sur le "pouvoir d’achat" suggère que le bien-être se mesure à ce qu’on est capable d’acheter. Elle nous renvoie ainsi aux illusions consuméristes d’une période révolue. Or, notre bien-être ne dépend-il pas largement de l’existence de services publics bien financés, donc peu coûteux, voire gratuits, et réellement universels – dans l’enseignement, la santé, la mobilité, la culture ? N’est-ce pas la régression de ces services publics soumis aux exigences de la concurrence "libre et non faussée" qui oblige les particuliers à se procurer sur le marché ce que les services publics ne fournissent plus complètement ? Par ailleurs, le bien-être ne se mesure-t-il pas aussi à la qualité de l’air, à la beauté des paysages, à la saveur des aliments qu’une transition écologique sous-financée n’arrive pas à préserver, ainsi qu’au temps libéré, notamment via la réduction du temps de travail ?

Les ambigüités que charrie le mouvement des gilets jaunes sont les mêmes que celles qui sont attachées à la notion de "pouvoir d’achat". S’il ne saurait être question de faire payer la transition écologique aux plus démuni·e·s, Il n’est plus possible aujourd’hui d’opposer la justice sociale et fiscale à la justice environnementale. Les deux doivent progresser de concert alors qu’elles se tournent encore trop souvent le dos. Pas sûr qu’une diminution linéaire du coût de l’énergie (fuel, gaz, électricité) – qui profitera d’abord aux plus gros consommateurs – aille dans ce sens.