Une opinion de Sami Pieczynski, doctorant en Information et Communication à l'UNamur.


Il interroge autant qu’il passionne : le mouvement des "Gilets jaunes" semble vouloir s’inscrire dans la durée. De ce constat plusieurs questionnements émergent. Comment analyser : le processus et les réponses gouvernementales qui y ont été amenées ? La différenciation constatée entre le mouvement en France et en Belgique en termes de mobilisation ? Quels traits d’union et divisions sont mis en place par les intellectuels ? Questions qui méritent réponse dans un débat qui fait émerger des peurs et des doutes sur la colère populaire. Quelle légitimité à ce mouvement et quelles pistes de solutions ?


Dans son ouvrage, Thompson étudie la manière dont les révoltes paysannes s’expliquent de par les valeurs morales qui ne sont plus rencontrées dans la légitimation des dominations matérielles de l’Angleterre du XVIIIème siècle. Pour lui, il faut "restituer ce que ces révoltes exprimaient de conceptions populaires de la légitimité et de la justice en matière de transactions économiques" (Siméant).

Les tactiques

C’est ainsi qu’un fil rouge peut-être tissé vers les soulèvements des "Gilets Jaunes". La morale égalitaire n’était plus perçue comme en phase avec la réalité par ceux-ci. Depuis les années 80, comme le démontre l’observatoire des inégalités, le renversement de la pression fiscale des classes possédantes vers les classes travailleuses est devenu la norme qui transforme l’appareil étatique en une machine à redistribuer les richesses du bas vers le haut. La conséquence n’est plus à établir : une inégalité croissante des revenus et des conditions de vie. Dans une situation où le poids de l’évasion fiscale française est largement connu du grand public, devenu la cible, par défaut, de la taxation, l’égalitarisme comme fondement moral de la prédation étatique apparaît donc comme une relique fissurée des Trente Glorieuses (Spire).

C’est dans ce contexte que, l’annonce de la hausse des taxes sur le carburant et la suppression de l’ISF (impôt de solidarité sur la fortune), fait naître un sentiment faisant perdre à l’exploitation matérielle sa légitimité. Le travail hégémonique ne suffit plus à rendre compte de la pénibilité des conditions de vies des travailleurs. Plusieurs tactiques furent mises en place, pour faire disparaitre toute résistance : le discours de rationalisation des mesures prises, c’est à dire, l’argument de la fuite des capitaux. Le discours de l’instrumentalisation tantôt par l’extrême droite, tantôt par l’extrême gauche. Le discours de division du mouvement avec d’autres mobilisations. Le discours classistes : les acteurs dominants se sont habitués à ridiculiser ou priver de parole les classes populaires faisant preuves d’un violent ethnocentrisme de classe illustré par le président Macron lors de ces déclarations.

La place dans le processus de production

Pourtant, aucune de ces tactiques ne semblent porter leurs fruits : les acteurs ne sont pas aveugles à l’aliénation dont ils sont les cibles. La volonté de vouloir les positionner sur un échiquier politique traditionnel est une preuve de l’incapacité de politiques et spécialistes de pouvoir les identifier sur des bases salariales, géographiques, politiques... Cette identification est finalement possible à travers un prisme : la place dans le processus de production. La définition ne se fait que sur une base économique qui se définit de manière différenciée dans les dimensions qui se jouent autour de cette identité. La réponse donnée par le président Macron se révèle donc insuffisante. Ce qui importe c’est de questionner la manière dont est répartie à la fois la production mais également la place de ceux qui définissent cette répartition. Ainsi, la réelle augmentation à constater est celle de "la prime d’activité" de l’ancien RSA (revenu de solidarité active). L’annonce faite était celle de la continuation, tout au plus de l’accélération, d’un programme déjà en place. Ensuite, les premières recherches montrent que les discours identitaires sont minoritaires au sein du mouvement. En revanche, la question sociale, fer de lances des partis de gauche radicale, si elle est présente, doit-elle servir de justificatif à la marginalisation du mouvement ? Ensuite, il semble que le mouvement puisse offrir des points d’ancrage à l’ensemble des autres luttes, donnant à voir ce que Chauvel nomme "une synchronisation des frustrations". Enfin, le discours classiste n’a pas réussi son objectif puisque les taux d’acceptation populaires se sont maintenus à de hauts niveaux.

Pourquoi n'y a-t-il pas plus de contagion en Belgique?

Néanmoins, une question demeure : pourquoi n’observe-t-on pas une contagion plus importante en Belgique ? Ici, le contexte belge est à prendre en compte. Si le syndicalisme est un syndicalisme militant en France, il convient de parler d’un syndicalisme de masse en Belgique. L’hypothèse ici est donc la nécessité d’une évolution des pratiques syndicales. Cette hypothèse semble confirmée par le faible taux de syndicalisation de ceux qui constituent les "Gilets jaunes". L’hypothèse ne dicte pas aux syndicats la conduite à tenir mais ouvre des portes de réflexion sur des manières d’amener un cadre de mobilisation différent. Ce qui ressort, des premiers résultats des enquêtes sociologiques (Coquard), c’est que ce sont les personnes les plus susceptibles de subir cette a-moralisation de l’économie qui se retrouvent dans les blocages. Ce qui semble se traduire reste, la volonté d’avoir une "voix" conçue comme un moyen d’obtenir un pouvoir réel sur des décisions. Pour cela, l'affirmation d'une identité politique capable d'organiser les travailleurs en tant que classe aux intérêts communs est nécessaire. En ce sens nous parlons, de phase insurrectionnelle car le mouvement amène le double constat d’échec de politiques libérales mais, également, de la social-démocratie à préserver le contrat social. L’insurrection ne pourra être établie dans sa finalité que si le mouvement rencontre une force politique capable d’organiser concrètement les aspirations populaires. Se donne donc à voir une remise en cause de la finalité de nos sociétés. A travers l’Europe s’élèvent des voix issues des mouvement populaires mais également de certains syndicats et partis qui propagent cette analyse.