Commençons par ne pas les confiner au seul portefeuille. Une chronique d'Étienne de Callataÿ (1).

Le mécontentement des "gilets jaunes", même s’il est difficile de le ramener à un cahier de revendications unique, a souvent été expliqué par la difficulté des fins de mois et une politique économique nuisant au pouvoir d’achat. Et c’est aussi le cas pour les partisans de Trump ou du Brexit (2). Cela se comprend car la stagnation, si pas le recul, des salaires réels pour les "perdants de la globalisation" est une réalité. Et la souffrance économique vient aussi de la perception d’un creusement des inégalités, d’une détérioration du filet de protection sociale, d’une précarisation de l’emploi et de la sous-estimation de la hausse du coût de la vie, qu’il s’agisse du logement ou de l’incidence des séparations dans les familles.

Prenons garde, toutefois, à ne pas réduire les motivations humaines, et notamment nos humeurs, aux seuls paramètres de l’argent. Même si le propos surprendra, l’économiste sait que l’homme n’est pas que cet Homo œconomicus de la caricature de sa science qu’en donnent ses détracteurs. Dans leur récent ouvrage sur Les Origines du populisme (3), Yann Algan et ses coauteurs avancent qu’à côté des facteurs de type économique, le succès des partis extrémistes tient aussi à d’autres considérations. Ils insistent en particulier sur l’absence de confiance de ces électeurs, un trait qui se marque tant envers les institutions qu’envers les gens, en ce compris les membres de sa propre famille. Le "rapport blessé à autrui", qui conduit à "se méfier des riches et des pauvres", n’est pas à confiner à une affaire d’argent, et il ne cicatrisera pas avec moins d’impôts ou plus de transferts sociaux.

Interrogée cet été dans La Libre (4) sur la crise des "gilets jaunes", l’éphémère ministre française de la Culture Françoise Nyssens a eu un diagnostic percutant, celui d’un "problème de mauvaise santé culturelle". Ceci offre une réponse au paradoxe qui ressortait des études, dont celles du Belge Frédéric Docquier (UCL) ou, tout récemment, de Marco Tabellini (Harvard) (5), sur les effets économiques des migrations : comment expliquer qu’une frange de la population locale s’oppose à l’arrivée de migrants alors qu’elle y gagne sur le plan monétaire, en emplois comme en salaires ? Est-ce un problème de mauvaise information économique ou est-ce que le problème n’est pas d’abord économique ?

L’argent n’explique pas tout, car sinon, comment comprendre le succès des partis populistes en Europe centrale, une région qui connaît une croissance du PIB par personne en âge de travailler plus que soutenue ? Pour Norris et Inglehart (University of Michigan) (6), le mal-être est observé auprès de ceux qui ne se sentent pas en phase avec les changements dans la société : acceptation de l’autorité, déclin de la religion, tolérance en matière d’orientation sexuelle, évolution des familles, cosmopolitisme… Le philosophe et sociologue français Bruno Latour a eu une autre formule percutante : "Les gilets jaunes sont des migrants de l’intérieur quittés par leur pays."

Sentiment d’abandon, de "déprotection", de perte de liens sociaux, d’absence de sens dans le monde du travail, d’injustice, d’inefficacité de l’État, de non-reconnaissance des efforts, de manque de respect, voilà ce qui, avec les fins de mois difficiles, nourrit le mécontentement. Tout ramener au portefeuille est un abaissement. Les gens ne sont pas qu’argent.

(1) Université de Namur - etienne.decallatay@orcadia.eu.

(2) Voir Colantone et Stanig, Journal of Economic Perspectives, 2019.

(3) La République des Idées, 2019.

(4) La Libre, 23 juillet 2019.

(5) "Gifts of the Immigrants, Woes of the Natives : Lessons from the Age of Mass Migration", Review of Economic Studies, 2019.