Noé et Exodus sont actuellement visibles sur les écrans. Dieu y endosse apparemment le rôle de massacreur. Ces réalisations font ressortir ce qui se joue pour les chrétiens dans la figure de Jésus. Une opinion de Laurent Verpoorten, Radio Chrétienne Francophone.

Comme la communication vaticane, celle d’Hollywood ne doit rien au hasard. La sortie en période de Noël d’Exodus : Gods and Kings participe à la même logique que celle de la superproduction consacrée à Noé (Noah) lancée au cours de la dernière période de Pâques : bénéficier de l’atmosphère culturo-religieuse du moment pour drainer le public vers des récits cinématographiques bibliques. Pourtant, ces 2 films témoignent d’un rapport à la transcendance éloigné de la religion dont ils exploitent le calendrier.

Complexe de Néron

Au-delà de leurs dates de sortie opportunistes, ces deux films partagent une caractéristique commune qui explique les raisons de leur réalisation : le récit d’un anéantissement par raz-de-marée. Dans Noé, le déluge détruit tout. Avec Moïse, ce sont les armées égyptiennes qui sont englouties par une vague gigantesque dans le célèbre épisode du passage de la Mer Rouge. Le spectacle de destructions massives est une spécificité de l’art cinématographique. Au théâtre, à l’opéra, la dévastation ne peut être figurée que de manière symbolique pour des raisons spatiales et techniques. Alors que le cinéma, dès la sortie de Noa’s Ark de Michael Curtiz (1928) - premier film catastrophe crédible - démontra par l’usage des maquettes et des superpositions d’images, sa capacité à faire ressentir la sublime sidération du spectacle du désastre. Les producteurs comprirent alors que la représentation réaliste, voire exagérée, de cataclysmes valait un prix élevé puisque cela attire le public. Formule gagnante ! Depuis toujours, le "complexe de Néron" selon la formule du critique André Bazin, l’appétence pour les spectacles de destruction, remplit de spectateurs les salles obscures où sont projetés des films catastrophes.

A ses origines, le cinéma ne disposant pas des moyens techniques pour filmer ses propres cataclysmes, le goût des calamités et des ruines était comblé par les documentaires de guerre. Dès le début du XXème siècle et donc du cinéma, les armées ont filmé les bombardements et les villes qui en avaient fait les frais. La révolution du numérique, survenue dans les années 90, donnera une dimension nouvelle à ce genre cinématographique et depuis on ne compte plus les films dont le scénario n’est qu’un prétexte à assister au saccage de grandes métropoles ou de bâtiments mondialement connus. Cette année, après avoir sorti la 11e adaptation de l’éruption du Vésuve (Pompéi), les studios américains ont ressuscité le dinosaure Godzilla dans le seul plaisir de le voir anéantir San Francisco avec sa queue géante. Par le passé, les causes des destructions étaient principalement naturelles. Au cours des 15 dernières années, ce furent les extraterrestres ou les monstres qui prirent le relais.

Un Noé dépressif et un Moïse traumatisé

Avec Noé et Exodus, c’est Dieu qui endosse apparemment le rôle de massacreur. God versus Godzilla. Après avoir fermé les portes de l’arche, Noé et sa famille écoutent en silence les cris des personnes qui tentent vainement d’échapper au déluge. Dans Exodus, le spectateur est touché par la mort du fils de Pharaon, victime comme tous les autres premiers nés égyptiens de la 10e plaie envoyée par Dieu. Les récits de violences, de guerres, de vengeances, qui s’offrent à nos yeux quotidiennement et dont les responsables demeurent encore et toujours des hommes, nous révoltent moins que les châtiments et la mort infligés par Dieu. L’humanité peut bien s’entre-tuer que Dieu n’a pas à intervenir. Toute violence est illégitime de sa part.

Cette réaction témoigne en réalité de la profonde incorporation dans la culture de la redéfinition de la figure de Dieu opérée par le christianisme. A cette différence près que le refus d’un dieu violent s’accompagne bien souvent de la conclusion à son inexistence et, par conséquent, à l’inintérêt des récits bibliques.

Au final, il s’agirait d’évhémérisme, du nom de ce mythographe grec du 4ème siècle, pour qui les récits sacrés se bornaient à attribuer aux dieux des actions typiquement humaines. Les films Noah et Exodus poussent plus loin encore cette approche. Qu’il s’agisse de Noé ou de Moïse, l’idée est suggérée que leur expérience mystique, et tout ce qui en résultera, trouve son origine dans un dérèglement mental. S’éloignant du texte biblique, ces deux films mettent en scène un Noé dépressif et un Moïse traumatisé, qui ne parle avec Dieu qu’après avoir frôlé la mort dans un accident. Cette hyper-psychologisation du récit biblique néglige le fait que les textes de l’Ancien Testament sont en réalité le fruit d’un long travail de méditation collective dont les traces sont repérables dans les différents styles de leur écriture. Mais cette réduction de l’expérience de foi à une pathologie mentale présente le confortable avantage de mettre à distance le questionnement personnel du spectateur et de faire oublier cette évidence que les hommes n’ont besoin ni des dieux ni d’être fous pour se montrer violents. Une position qui rend logiquement aveugle au thème principal de ces récits, sur lequel le texte biblique insiste pourtant très lourdement : l’endurcissement du cœur.

Si le déluge est décidé, c’est parce que les hommes persistent dans une violence qui les mène à leur perte. Si les plaies d’Egypte se succèdent, c’est parce que Pharaon refuse envers et contre tout d’affranchir le peuple hébreu. Pire, après avoir ordonné lui-même la mise à mort des premiers nés mâles d’Israël, il répond à chacune des punitions divines par un durcissement des conditions de vie de cette population.

En fait, le message exprimé dans la Bible ne consiste pas à proclamer la toute-puissance de Dieu mais à rappeler l’éternelle tendance humaine à identifier violence et puissance. Dans la naissance de Jésus, le christianisme reconnaît la tentative ultime et définitive de Dieu de mettre un terme à cette confusion criminelle. Cette fois, Dieu n’incite pas à la douceur en montrant qu’il est vain d’exercer une force contre lui mais se présente aux hommes comme un petit enfant, un être sans défense afin de leur donner toutes les chances de comprendre qu’ils ne sont pas menacés, que la force est inutile, que seul l’amour sera fécond.

Un message que ne comprendra pas Hérode, à l’image de Pharaon. Se sentant menacé par le Dieu enfant, il ordonnera le massacre des Innocents. Comme Moïse, Jésus en réchappera. Mais pour se donner librement à la Pâques, incarnant de cette manière son renoncement absolu à la toute-puissance par amour pour l’humanité.

Ce qui est la faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes, disait Saint Augustin…

Une opinion de Laurent Verpoorten, Radio Chrétienne Francophone.