D e tout temps, les bibliothèques ont été des lieux de mise à disposition des savoirs acquis au bénéfice du plus grand nombre, dans les limites imposées par la matérialité du support livresque. Grâce aux techniques de numérisation, il est aujourd'hui possible de repousser ces limites et d'envisager la diffusion d'importantes masses textuelles, quelles que soient les modalités physiques de leur publication originale ou de leur conservation. La poursuite de cet objectif implique de poser des choix et suscite de nombreux débats.

Parmi les prises de position sur ce sujet, celle de Google a certainement été la plus vivement commentée. Le célèbre moteur de recherche américain s'est donné pour but d'organiser toute l'information mondiale sur internet. Il était donc naturel aux yeux de ses promoteurs de se poser en acteurs de première ligne dans l'entreprise de numérisation des livres. Les fonds documentaires des grandes universités américaines ont été les premiers à être mis en ligne et, très rapidement, Google Recherche de Livres s'est imposé comme un outil performant de conservation et de consultation des livres sur le web. De nombreux éditeurs ont rejoint l'initiative, en faisant numériser leur catalogue par Google et en autorisant sa consultation sous différentes modalités. Par exemple, pour la Belgique, la maison De Boeck offre une visualisation d'extraits significatifs de plus de 3600 titres. Ces éditeurs y voient un vecteur publicitaire indéniable : le lecteur curieux et intéressé par le livre qu'il feuillette numériquement pourra le commander aussitôt chez son libraire. Inversement, un éditeur qui se retrouverait dans la base de données de Google par l'intermédiaire de la numérisation d'un fonds de bibliothèque peut décider de ne plus être référencé dans cette base. Cette politique dite d'opt-out, qui considère donc que le silence vaut pour approbation, a suscité de vives oppositions envers "l'ogre Google", accusé de chapeauter par défaut l'édifice éditorial mondial.

En janvier 2005, la réaction de Jean-Noël Jeanneney, président de la Bibliothèque nationale de France (BnF), a contribué à fédérer les opposants autour de quelques arguments contre l'initiative de Google. Cette critique peut être déclinée en quatre volets. Le premier est d'ordre juridique et concerne les modalités de l'opt-out que nous venons d'évoquer : il a ainsi été reproché à Google de ne pas attendre l'accord de tous les éditeurs. La deuxième critique porte sur le modèle économique qui sous-tend l'entreprise de Google, dont l'entièreté des financements provient des revenus publicitaires générés par les liens commerciaux : les plus gros financeurs de la page de résultats ne bénéficient-ils pas d'un meilleur classement, indépendamment de leur pertinence par rapport à la recherche de l'utilisateur ? Cette critique économique s'accompagne donc d'une critique formelle, qui porte tant sur l'extension du corpus proposé par Google que sur l'organisation des résultats des recherches. Enfin, les accents les plus lyriques des opposants se concentrent sur le volet culturel : nombreux sont ceux qui craignent une ombrageuse "mainmise anglo-saxonne" sur le patrimoine mondial numérique, dont les hiérarchies culturelles seraient biaisées par du pragmatisme mercantile. Cette réaction a débouché sur la mise en place d'un projet concurrent baptisé "bibliothèque numérique européenne", dont la France, à travers la BnF et son président, est l'un des moteurs. Avec l'appui de la Commission européenne, ce projet ambitionne d'" apporter une réponse européenne" à l'enjeu de la numérisation des livres. S'opposant à une vision soi-disant anglo-saxonne de la culture guidée par des principes économiques, la BnF et ses partenaires entendent mettre en avant un patrimoine d'"oeuvres européennes" à fondement identitaire explicite. Grosso modo, il s'agit d'opposer l'Europe des Lumières à la macdonaldisation de la culture.

Posé en ces termes, le débat ne peut être que radicalement polarisé. Ne faut-il pas faire un pas en arrière et proposer une lecture moins stéréotypée et plus nuancée des arguments des uns et des autres ? Car finalement, le modèle économique de Google, qui transpose la logique de la libre concurrence sur le marché de la diffusion des productions culturelles, ne permet-il pas également à l'utilisateur de tirer les bénéfices de cette logique concurrentielle, lui qui accède de la sorte à des contenus culturels diffusés à une échelle inégalée à ce jour ? Par ailleurs, le modèle de la "bibliothèque numérique européenne", qui brandit l'argument de la non-soumission aux enjeux économiques, est-il aussi transparent qu'il le prétend ? En s'appuyant sur une vision essentialiste de la culture européenne, ne risque-t-il pas de reproduire une hiérarchie culturelle tout aussi arbitraire que l'algorithme de Google ? En effet, la définition de la culture européenne n'est-elle pas, elle aussi, discutable, au même titre que le corpus de Google, dénoncé comme désordonné et anglo-centré ? Qu'entend-on par "culture européenne" et qui peut légitimement se prononcer sur l'extension du patrimoine d'oeuvres représentatives de cette culture ? La position de surplomb adoptée par la France, qui tente de réactiver le rôle d'arbitre culturel qu'elle a pu jouer il y a déjà plusieurs siècles en Europe, ne peut manquer de susciter quelques réserves. S'arroger implicitement cette position (c'est un comité français qui a mis au point le plan d'action, dont le projet pilote - http://www.europeana.eu - est fondé principalement sur des fonds patrimoniaux français), n'est-ce pas confondre l'Europe en tant qu'ensemble de pays contemporains qui accepteraient de participer à un projet de numérisation et l'Europe comme essence culturelle transhistorique à laquelle on attribue une homogénéité aux contours jamais définis ? Celle-ci s'organiserait structurellement en rayonnant à partir de la France vers ses "partenaires", reconduisant en quelque sorte le schéma culturel d'une certaine francophonie.

Quoi qu'il en soit, sur le terrain des négociations, force est de constater que certains de ces partenaires européens ne se posent pas toutes ces questions : Oxford fut l'une des premières bibliothèques à signer avec Google et les fonds historiques et spéciaux de l'Université de Gand, pourtant non-anglophones, vont être mis à disposition sur Google Recherche de Livres.

Au-delà des petites guerres de marché et des fiertés identitaires, il semble évident qu'un projet comme celui de la numérisation des livres, d'une telle envergure et d'une telle importance, nécessite une réelle réflexion collective sur ce qu'est un patrimoine culturel à l'échelle mondiale et sur la façon de le rendre accessible.

© La Libre Belgique 2007