PRÊTRE ET CONFÉRENCIER

Je suis gourmand, je l'avoue. Je ne dénigrerai point ceux qui me ressemblent, je ne critiquerai aucunement ceux qui préfèrent la bonne chère aux nourritures sans goût et sans odeur.

Ma gourmandise, je l'assume. Elle n'a rien à voir avec la gloutonnerie. Elle a partie liée avec la gastronomie, cet art de servir des plats subtilement élaborés et des vins soigneusement sélectionnés, avec mes hôtes comme avec mes invités, je prends donc le temps de déguster et de savourer les fruits d'une cuisine plutôt raffinée. Ma gourmandise porte l'empreinte de la convivialité: j'apprécie ce qui m'est offert ou je mets un point d'honneur à réjouir le palais des personnes que je reçois: dans les deux cas, je contribue à faire de la table un lieu d'échange, un rendez-vous de la bonne humeur, un point de rencontre amical.

Mes contemporains, des plus riches aux plus modestes, agrémentent généralement d'un bon repas fêtes, anniversaires, mariages et autres moments importants de l'existence. Pourquoi ne pas participer à la joie commune? D'ailleurs les hommes de toujours ont aimé se retrouver autour d'un festin pour manifester le bonheur que leur causent certains événements. Jésus lui-même, le Dieu-fait-homme, n'a pas voulu échapper à ce comportement: des noces de Cana à la dernière Cène, là où il passe, nous le découvrons attablé, aussi bien chez les personnalités locales que chez les publicains et les pécheurs. Il est réputé «bon vivant». C'est qu'il a le souci, avant de délivrer son message, de se conformer aux usages qui favorisent l'amitié. Et puis, n'a-t-il pas comparé le Royaume des Cieux à un festin de noces qu'un Roi donnait pour son Fils.

Vous objecterez peut-être que j'oublie ceux qui ont l'estomac vide, que je devrais me priver pour que chacun puisse manger à sa faim? Je répondrai que l'un n'empêche pas l'autre. Si je goûte le bon manger, c'est sans me gaver. Je pratique l'hospitalité, je tiens table ouverte, je partage. Je m'efforce d'être imaginatif afin que ceux qui sont dans le besoin ne restent pas des «assistés» mais qu'ils apprennent eux aussi à produire ce qui leur est nécessaire et à le transformer en nourritures substantielles et agréables.

La gourmandise ne serait plus un péché capital? Le péché ne s'entend, à mon avis que lorsqu'il y a excès, volonté de priver les autres à son profit, il y a péché lorsqu'on fait de son ventre un dieu. Je ne désire pas faire preuve de permissivité et nier la valeur de l'ascèse, simplement rester fidèle à un Évangile qui suggère de se faire proche des autres, notamment en partageant avec eux un mets délicieux, en dégustant en leur compagnie un vin qui «réjouit le coeur de l'homme». Fi des faces de carême, elles sont des repoussoirs, elles éloignent du Seigneur.

Dois-je ajouter que ma gourmandise ne se limite pas à l'art culinaire? Je suis gourmand de lectures enrichissantes, de spectacles de qualité, de vacances reposantes... La vie nous réserve assez de moments pénibles pour que je refuse «la grâce quand elle passe».

© La Libre Belgique 2001