L’armée devra recruter 12 000 personnes d’ici 2025. Quand nos responsables politiques en auront fini avec leurs caprices, pourront-ils se consacrer à la conduite du pays et prendre les décisions nécessaires à la protection des citoyens ? 

Une opinion de Francis Briquemont, Lt-Général (hre).

Récemment dans Le Soir puis dans un entretien à l’agence Belga, le général Marc Compernol, chef de la Défense, affirmait "qu’il faut faire entrer l’armée belge dans une nouvelle ère" , qu’acheter du matériel était une chose mais, avoir du personnel suffisant, formé, entraîné et utilisant des infrastructures adaptées, en était une autre. Pour atteindre cet objectif, si on veut rester dans le cadre fixé par la vision stratégique approuvée par le gouvernement en 2016, il lui faudrait bénéficier d’un budget supplémentaire de plus ou moins 2,4 milliards d’euros. Avec ce montant, on arriverait à consacrer plus ou moins 1,25 % du PIB (0,93 % en 2019) à notre défense. Et de lancer un appel pressant au futur gouvernement. Il devra avoir la foi du charbonnier car les programmes de nos partis politiques pour les élections de mai n’accordaient aucune importance aux problèmes de défense. Mais il n’est jamais interdit d’espérer.

Avant d’évoquer les problèmes matériels, commençons par celui du personnel. Marc Compernol explique que, pour compenser les nombreux départs à la retraite, l’armée devra recruter environ 12 000 personnes d’ici 2025. Vaste problème car nos gouvernements successifs ont beaucoup négligé (terme faible) les missions régaliennes de l’État. Même si l’armée est réduite progressivement à 25 000 hommes plus 2 000 civils, il faut bien tenir compte qu’à la justice, à la police, chez les pompiers, etc., on dénonce avec la même vigueur le manque de personnel et les difficultés de recrutement.

Dans le domaine du matériel, en plus des 9 milliards d’euros d’investissement déjà affectés aux équipements les plus importants - F-35, véhicules blindés, frégates, etc. - il faudrait donc encore investir pour le personnel, l’armement, certains équipements et les infrastructures. Tout cela pour faire de notre armée une structure équilibrée entre ses composantes. À propos d’équilibre, on peut quand même se poser des questions après le choix du F-35.

Ce type de choix, je l’ai vécu dans le cadre d’une petite mais très utile expérience d’adjoint du DNA (Directeur national des armements), dans les années 80.

L’inculture militaire des politiques

Je l’avais déjà écrit (1) et le répète : "Si un État avait un jour réussi à créer un outil de défense cohérent avec 0,5 % de son PIB, nul doute que beaucoup d’autres auraient appliqué cette recette magique avec enthousiasme." Autre manière de dire qu’aujourd’hui comme hier, le ministre de la Défense et le chef de celle-ci (le CHOD) sont invités à résoudre la quadrature du cercle, version militaire. Mais pourquoi est-ce toujours la quadrature du cercle ?

Tout d’abord, parce que la classe politique belge dans son ensemble n’a aucune "culture" des problèmes de défense et, compte tenu de la lasagne institutionnelle de notre pays, est de moins en moins intéressée ou consciente des missions régaliennes de l’État. Notre politique de défense peut en effet se résumer comme suit : un budget minimum - en fait "variable d’ajustement" dans le budget fédéral depuis très longtemps - et des achats d’équipements, tout aussi a minima - en fait, quand il faut bien respecter quelques engagements internationaux et ce, avec recherche d’un maximum de compensations économiques. Depuis des décennies, l’armée va de solutions minimales plus ou moins équilibrées en plans tous plus stratégiques les uns que les autres.

Vivant en mode survie, les différentes composantes de l’armée (Terre, Air, Mer) essaient dès lors de défendre au mieux leurs intérêts "vitaux", ce qui ne facilite pas la tâche du chef de la défense (le CHOD).

La saga du F-35

Nous en arrivons aux problèmes d’équilibre avec la saga du F-35. Dès que le remplacement du F-16 a été envisagé, d’emblée la force aérienne a opté "intellectuellement" pour le F-35 - pas le meilleur marché ! - et l’a fait savoir tous azimuts avec beaucoup d’énergie et de ténacité.

La force aérienne n’a cependant pas réussi à convaincre le gouvernement de participer au développement de l’appareil. Il est vrai que la structure de nos gouvernements ne favorise pas la prise, à temps, d’une telle décision.

À partir de cette non-décision se posait alors l’option d’un avion existant sur le marché : pour résumer, l’Eurofighter ou le Rafale, mais la force aérienne a réussi sans trop de peine à convaincre le ministre de la Défense et le gouvernement que son choix était le meilleur, quel qu’en soit le coût.

L’Eurofighter restait finalement seul en lice face au F-35 car la France commettait alors une faute stratégique étonnante. En effet, la firme Dassault décidait de ne pas répondre à l’appel d’offre de la Belgique, estimant que de toute façon, le choix du F-35 était inéluctable. Dassault n’avait sans doute pas tort de réagir de la sorte mais le gouvernement français aurait pu le pousser à répondre car, au même moment, il préparait une "offre stratégique globale interforces", avec déjà une possibilité de participer au développement du futur Scaf (système de combat aérien futur) avec l’Allemagne. Ce contrat de développement vient d’ailleurs d’être signé, l’Espagne se joignant au projet.

Notre composante Air a toujours souhaité maintenir un "embryon" d’aviation de combat à côté de ses futurs moyens de transport, déjà très onéreux, cela se comprend. Mais la question est de savoir quel avion de combat elle pouvait encore acquérir et combien ?

Pas qualifié pour discuter du choix d’un avion de combat, je me permets toutefois d’évaluer le nombre minimum d’appareils à acquérir dans le contexte géopolitique actuel en Europe et des contraintes budgétaires belges permanentes. En considérant la nécessité de disposer de deux appareils pour la surveillance du ciel belge et hollandais 24h/24 ; de l’engagement de temps en temps de 4 à 6 avions en opérations extérieures - une grande confrontation avec la Russie étant exclue compte tenu de la dissuasion entre grandes puissances - on peut estimer que 8x3 appareils (le x3 pour des raisons de disponibilité opérationnelle) est un minimum acceptable, c’est-à-dire 24/25 avions de combat. Pourquoi avoir opté pour 34 ? On peut sérieusement se le demander !

Enfin, on peut aussi comprendre la frustration des patrons belges de l’aéronautique, qui, au récent salon du Bourget, se plaignaient car les compensations économiques pour ce programme F35 tardaient à se concrétiser. Lockeed Martin a déjà reçu commande de plus de 2 500 F35 (USA + les autres). Le programme belge ne fait de toute façon guère le poids pour contraindre la firme à des "efforts" de compensations. Espérons que cela s’arrangera… peut-être.

Défense, quo vadis

Bref, il nous manque un plan - pas besoin de l’appeler stratégique - globalisant tous les objectifs - personnel et matériel - à réaliser en "x" années pour avoir une armée opérationnelle de 25 000 hommes et ne plus se demander sans cesse "Défense, quo vadis" ?

Tout cela étant dit, le général Compernol se trouve lui face à tous ces problèmes, qu’il devrait résoudre au cours de la prochaine législature. Il a certes un peu de temps pour préparer son plaidoyer car nul ne sait quand nos responsables politiques en auront fini avec leurs caprices de prima donna, pour enfin se consacrer à la conduite du pays et surtout à la prise des nombreuses décisions nécessaires à la protection des citoyens, la mission régalienne principale d’un État. L’armée est une des composantes pour remplir cette mission, encore faut-il en faire un outil cohérent et efficace.

Bon courage, Marc (Compernol).

(1) "Pour la survie d’un embryon d’armée", LLB du 17 avril 2015.