Une opinion de Joseph Junker, Ingénieur civil et blogueur à www.speculooz.com

Ce dimanche 3 mai au siège du gouvernement bruxellois, des bébés ont été vendus. Au cœur de notre capitale, des contrats ayant pour objet la livraison d’un être humain ont été négociés. Inacceptable. Abject. Répugnant. On m’accusera sans doute volontiers de lancer des points Godwin à l’emporte-pièce, je n’en ai cure. Car quand dans une démocratie des enfants sont l’objet d’un commerce, que peut-il arriver de pire ? Quelle est l’étape suivante ?

On ergote volontiers sur l’aspect scandaleusement commercial de ces transactions, mais il faut aussi se rappeler le fond de la chose qui n’est guère plus reluisant : Il s’agit d’une part d’enlever un enfant à peine né à sa mère pour le confier à des gens qui ne sont pas ses parents et d’autre part de prostituer(pardon en langage politiquement correct « de louer »), neuf mois durant pour des tiers le corps d’une femme en l’une des choses les plus intimes : sa maternité. Si je conviens volontiers que le fait de payer pour cela ajoute un relent particulièrement désagréable à la chose, quiconque a tenu comme moi un nourrisson dans ses bras comprendra qu’il lui importera peu de savoir un jour s’il a été vendu ou « donné » comme un chaton. Ce qui compte pour lui et le rends inconsolable, c’est sa maman. Le reste n’est que détail, rien de plus que l’arme du crime par lequel est commise l’injustice ultime : celle faite à un enfant.

Une traite d’êtres humains éthique ?

Aussi c’est à très juste titre que les formules-chocs bien-senties se sont accumulées ce week-end direction place royale. Il n’empêche qu’au milieu de ce concert très justifié d’indignations, il est des postures qui n’en finissent pas de surprendre. Que dire par exemple de celle de la cheffe de groupe SPA à la chambre, Karin Jiroflée ? A peine a-t-elle violemment condamné la maternité de substitution comme de « la traite d’êtres humains » qu’elle en profite au passage pour plaider « l’encadrement des pratiques existantes » et la « maternité de substitution éthique et non-commerciale ». La traite des êtres humains deviendrait-elle subitement négociable dès lors qu’elle respecte certains critères éthiques ? Existerait-il donc une « traite des êtres humains indemnisée » et sur base volontaire et qui en deviendrait dès lors un don de soi altruiste ? Mme Jiroflée a bien raison sur un point, un encadrement est nécessaire, celui qui sied aux vilénies du pire acabit : l’interdiction totale, immédiate et internationale du vol ou du don d’enfants.

On se demande d’ailleurs bien quel est l’agenda caché de ces hommes et femmes politiques qui aujourd’hui de concert utilisent ce sordide colloque pour plaider un encadrement de la Grossesse Pour Abandon, tant ce colloque prouve à souhait que l’encadrement ne dissuade pas les candidats acheteurs d’enfants et au contraire l’encourage. « Men having baby » n’avait-il d’ailleurs pas tenté avant Bruxelles un salon de promotion de la Gestation Pour Autrui (GPA) à Paris ? La nationalité des participants (pour la plupart issus de pays où le recours à une mère-porteuse est tout simplement interdit) ne nous prouve-t’ elle pas à souhait que l’encadrement n’endigue pas la GPA commerciale ? Au contraire même, l’expérience a prouvé que partout où une GPA « éthique » se pratique (Angleterre, Canada, Israël, etc…), la GPA « commerciale » a explosé sous pression de la demande interne. Seule solution efficace possible : l’abolition globale de cette pratique quasi esclavagiste. C’est ce que le premier ministre socialiste Français Manuel Valls (qui on en conviendra ne tient pas grand-chose de la grenouille de bénitier, d’un homophobe ou d’un patriarche), a bien compris en proposant un moratoire international sur la GPA, de nombreuses féministes et non des moindres lui emboîtant le pas.

Des projets de loi misogynes

Le ridicule et l’ambiguïté de la posture « éthique » apparait d’autant plus clairement quand on examine les projets de loi sur la table. Bien que « non-commerciaux », ces derniers vont jusqu’à proposer des défraiements plus ou moins importants pour les prestations de la mère porteuses, parfois de l’ordre de grandeur des minimas sociaux. Quant aux modalités d’application, la plupart limitent sérieusement les droits de la mère-porteuse de revenir sur sa décision, voire en cas d’avortement souhaité par l’acheteur pour « non-conformité de marchandise ». Le « droit des femmes à disposer de leur corps » cher aux féministes, libéraux et socialistes aurait-il donc des limites? La fourniture d’un enfant serait-elle soumise à un contrôle-qualité ? Les femmes pourraient-elles donc contractuellement renoncer par avance à leurs droits, en plus du fruit de leur corps, et sans contrepartie qui plus est ? Nous ne parlons pourtant même pas ici de GPA commerciale, mais bien de propositions déposées à la chambre des représentants par des partis démocratiques belges pour des GPA soi-disant « éthiques » ! Gageons qu’il se trouve en Belgique suffisamment de féministes pour arroser copieusement (et à raison) de tomates pourries l’homme politique qui s’avisera un jour de voter une telle infamie !

Une prostitution non commerciale ?

La maternité de substitution « éthique et non-commerciale » me fait somme toutes penser à un genre de prostitution altruiste, éthique et non commerciale. L’expérience de pensée est intéressante, et il est imaginable que cela existe, mais cela ne résiste pas à un examen sérieux et encore moins à la pression de la demande de services. Si nous voulons que stoppe l’esclavagisme inhumain de mères porteuses indiennes ou ukrainiennes, nous devons abandonner cette obscure casuistique qui sera bien vite mise à nu par la réalité de la demande. Nous devons aussi, même si c’est douloureux, abandonner une compassion mal placée pour la souffrance légitime des couples infertile, pour prendre au contraire le problème de la maternité de substitution à bras-le-corps et éviter qu’un bon sentiment ne devienne un mauvais cauchemar.

Ne croyez point que je sous-estime ici la douleur de ne pas pouvoir enfanter. Au contraire, le père que je suis ne peut qu’être bien conscient de la souffrance qu’une telle absence peut entraîner…Mais aussi du fait qu’on ne peut utiliser cette souffrance pour excuser une telle injustice envers une mère et un enfant. Les couples infertiles ont besoin d’être compris et entourés, pas qu’on leur fasse miroiter un utérus tiers !

Souvenons-nous du 3 mai, et interdisons la maternité de substitution. Au moins ce scandale aura ainsi servi à quelque chose.