La philosophe Sylviane Agacinski signe un essai très argumenté face aux risques des évolutions bioéthiques.

La France s’engage-t-elle dans une "rupture anthropologique majeure" ? Dès ce mardi à Paris, l’Assemblée nationale discutera du projet de loi de bioéthique qui comprend notamment l’ouverture de la PMA (la procréation médicalement assistée) aux femmes seules. Or, c’est cette évolution qui a éveillé la crainte d’une telle rupture exprimée ce week-end par l’Académie nationale de médecine française. Elle redoute en effet les conséquences d’un texte qui permettrait la conception "délibérée d’un enfant privé de père".

Parmi d’autres, c’est aussi cette inquiétude qu’exprime Sylviane Agacinski. Dans un court texte intitulé L’homme désincarné, la philosophe française évoque les conséquences des évolutions législatives qui attendent son pays, alors que l’idéologie "ultralibérale" encourage à commercialiser jusqu’à nos propres corps.

Le vieux fantasme

Le point de départ de la philosophe est ce fantasme qui voit l’Homme rêver de "surmonter les limites de l’existence charnelle, de s’évader de son corps ou d’en acquérir un autre". Or, si ce rêve est "peut-être aussi vieux que l’homme lui-même", les innovations biotechnologiques le rendent désormais accessible. "Un homme nouveau se profile", avertit Sylviane Agacinski. "Les nouveaux croyants entendent échanger leurs vieilles ‘tuniques de peau’ contre un corps dont ils seront les ‘fabricateurs souverains’ : corps restauré et augmenté, corps fabriqué sans père ni mère, et non plus engendré ; corps reconstruit et neutre, par-delà l’homme et la femme ; corps de moins en moins vulnérable mais de moins en moins vivant. Mais à quel prix ?"

Déjà cette puissance nouvelle se marque dans le projet de la loi de bioéthique par un point de bascule qui transforme la définition de la médecine. Celle-ci ne vise plus seulement à réparer, rétablir un corps blessé ou malade, mais aussi à dépasser les potentialités de ce dernier pour répondre aux désirs individuels. C’est notamment le cas lorsque la PMA est ouverte à des personnes en parfaite santé, ou lorsque la GPA (la gestation pour autrui) est autorisée à un couple d’hommes.

Or, s’alarme la philosophe au nom des principes de la gauche, lorsque les évolutions scientifiques permettent de répondre à tous les désirs individuels, lorsque ceux-ci sont érigés en droits (le droit à l’enfant par exemple) auxquels la loi doit se plier, et lorsque le marché "ultralibéral" rencontre ces souhaits "individuels" avec lesquels il "s’accorde à merveille", il n’y a plus d’éthique possible au sens compris par Paul Ricœur qui la définissait comme l’union du "souci de soi, du souci d’autrui et du souci des institutions justes". Plus encore, quand les désirs, les possibilités techniques et le marché se rencontrent et redéfinissent le droit, la société s’ouvre à la marchandisation, au commerce et à l’exploitation des corps (la GPA en est un exemple). Pourtant, insiste Sylviane Agacinski, si notre "corps charnel nous est propre, il ne nous appartient pas comme un bien". "Je n’ai pas un corps, je suis mon corps", argumente-t-elle en citant Maurice Merleau-Ponty. En ce sens, "porter le corps humain au marché, c’est y porter la personne elle-même".

Des questions essentielles

Il est difficile de synthétiser le "tract" de Sylviane Agacinski tant les questions qu’il aborde s’appellent les unes les autres. Car quel est le statut de mon corps ? Détermine-t-il qui je suis ? Ou ne le fait-il que très peu, comme tendent à le dire certaines études sur le genre ? N’est-il que de la matière mise à mon profit ? Que vaut l’altérité homme-femme ? N’est-elle, en tout ou en partie, qu’une construction sociale qui pourrait facilement être dépassée ? Plus encore : si notre corps n’est qu’une annexe de nous-mêmes, serions-nous davantage libres, vivants et nous-mêmes, en nous arrachant à nos limites corporelles, comme nous le promet la technique ? Bien que la politique belge les ait largement évitées, ces questions sont indispensables pour aborder les évolutions bioéthiques, et pour juger le bien ou le mal des "ruptures anthropologiques".

© Gallimard

“L’homme désincarné. Du corps charnel au corps fabriqué”

Éditions Gallimard, Coll. Tracts, juin 2019
42 pages, env. 3,90 €.