Après l’attentat antisémite au Musée juif, le Grand Rabbin de Belgique évoque pour LaLibre.be la montée de l’antisémitisme en Belgique, les racines de ce mal, la libération de la parole, la position des autorités belges ainsi que le quotidien des 50.000 juifs belges. Le Grand Rabbin Albert Guigui est l’Invité du samedi.


Quelle a été votre réaction samedi à l’annonce de ce drame ?

Ce fut d’abord la consternation, la colère, le désarroi. Pourquoi avoir choisi précisément ce lieu ? Pourquoi juste un musée et non un autre lieu ? En choisissant cette cible, le tueur a cherché à toucher le cœur du judaïsme. Le Musée juif de Belgique est la vitrine du judaïsme belge. C’est le lieu de la protection de la mémoire. C’est le lieu où l’on trouve les plus belles pièces du culte israélite. C’est là où l’histoire juive de la Belgique est conservée et enrichie au quotidien. Le musée est par ailleurs un lieu de rencontre, un lieu de découverte de l’autre, un lieu où les ponts se jettent entre différentes catégories de personnes. Le président du musée m’a expliqué qu’il a toujours refusé de mettre un service de sécurité aux portes du musée, car il voulait que ce lieu reste un espace ouvert. Il refusait que l’on procède à l’entrée à la fouille des visiteurs et s’opposait à ce que ces derniers s’identifient en exhibant une carte d’identité.

Avez-vous le sentiment que l’antisémitisme est en progression en Europe, et particulièrement en Belgique ?

Oui, l’antisémitisme est en progression en Belgique et en Europe. Nous traversons une crise économique qui n’en finit pas. Les gens ne sont pas heureux et de ce fait, ils essayent de trouver un bouc émissaire qui - selon eux - porte la responsabilité de leur détresse. Et bien sûr, ce bouc émissaire est tout indiqué : l’étranger, le juif, etc. Cette situation entraîne la libération de la parole. Les gens qui jadis n’osaient pas attaquer les juifs ouvertement, sans complexe et sans tabou, le font aujourd’hui. Mais ce qui m’inquiète le plus aujourd’hui, c’est la montée des nationalismes. Lorsque j’ai entendu Marine Le Pen prendre la parole après sa victoire aux élections européennes, j’ai compris que l’Europe a reculé d’un siècle. Elle a remis en selle la notion de "nation", de "patrie", de "la France aux Français" comme si les étrangers, les autres minorités n’avaient plus leur place. L’exaltation du passé national, le culte des héros qui jadis ont fait la gloire de la nation ont été le lit du racisme et de la xénophobie. A cet antisémitisme de xénophobie, s’ajoute un antisémitisme fondé sur la jalousie professionnelle.

Certains juifs n’hésitent pas à dire que "la Belgique est un pays antisémite". Vous le pensez ?

Non, la Belgique n’est pas un pays antisémite. Je voudrais rendre hommage au Premier ministre, à la ministre de l’Intérieur, aux membres du gouvernement, au bourgmestre de Bruxelles et aux membres de son Conseil communal, aux forces de police pour tous les efforts qu’ils ont déployés pour protéger notre communauté. Malheureusement, malgré tous les efforts fournis, l’assassin est toujours en liberté. Il peut frapper quand il veut et où il veut.

Il n’en demeure pas moins que notre pays dénombre régulièrement des actes antisémites…

Il faut être clair, en Belgique, un jeune garçon ne peut pas se promener en ‘kippa’ dans la rue sans risquer d’être agressé physiquement ou verbalement. Prenons un autre exemple : le vendredi 31 janvier 2014 à 17h12, avant l’arrivée à Ottignies du train reliant Liège à Bruxelles via Namur, on a entendu via les haut-parleurs l’annonce ahurissante suivante: "Mesdames et messieurs, nous allons à Auschwitz. Tous les juifs sont priés de descendre prendre une petite douche". Le fait serait bien connu de la SNCB et des contrôleurs : des jeunes, possédant manifestement une clé, ont accès au micro, comme l’ont révélé plusieurs plaisanteries ces deux dernières années sur cette ligne. Sauf que les autres "plaisanteries" ne sont pas à caractère "racistes" contre qui que ce soit.

Ce n’est pourtant pas spécifique à la Belgique ?

Non, en France, la situation n’est guère meilleure. La ressemblance de la quenelle avec le geste hitlérien est plus frappante encore lorsqu’elle est exécutée devant une synagogue ou, pire encore, comme ce fut le cas d’Alain Soral, en plein cœur d’un mémorial de la Shoah. Dieudonné ne cesse de se répandre en déclarations antisémites, en reprenant notamment un tube d’Annie Cordy pour le transformer en "Shoah Nanas" ou en pointant le soleil pour déclarer aussitôt "qu’au-dessus (de la Shoah), c’est le soleil", sous-entendant que les chambres à gaz seraient un mythe inventé de toute pièce. Sans surprise, le négationniste Robert Faurisson est déjà apparu sur scène aux côtés de Dieudonné.

Pour vous, quelles sont les racines de l’antisémitisme ?

Le terme antisémitisme, qui désormais recouvre les formes modernes de l’antijudaïsme, a été forgé en Allemagne. On le voit apparaître pour la première fois en 1879, lorsque le journaliste berlinois Wilhelm Marr publie ses Libres Cahiers Antisémites, et, dès janvier 1880, le journal Neue Freie Presse de Vienne utilise ce mot qui deviendra, dès lors, banal.

Mais l’antisémitisme existe depuis bien plus longtemps…

Durant l’antiquité, on reprochait aux juifs de résister à l’assimilation culturelle, d’adorer un Dieu invisible et de concurrencer les gentils dans le domaine des affaires. Plus tard, l’Eglise chrétienne propagea l’image du peuple déicide, identifié avec la puissance du mal et en le désignant comme l’Etranger, porteur d’une culture différente. Perçus comme l’incarnation de l’Antéchrist, les juifs sont victimes de massacres à l’époque des Croisades. Ils sont contraints de porter la rouelle, accusés de profaner les hosties et d’immoler les chrétiens (meurtres rituels). Jusqu’à ce jour, les communautés juives d’Europe occidentale ont gardé dans leur liturgie le souvenir des persécutions de l’époque des Croisades. Dans toutes les synagogues ashkenazes, la prière sur les martyrs de Worms, Mayence et Spire est encore récitée chaque samedi. Les Croisés, en chemin pour délivrer le tombeau du Christ, ont totalement dévasté les communautés juives du bord du Rhin et de France du Nord. Les persécutions se sont ensuite déplacées vers l’Est. En 1648, eut lieu le pogrom fomenté par le cosaque Bogdan Chmielniski, suivi par les pogroms de la fin du XIXe siècle en Russie, en Ukraine, en Biélorussie, culminant avec le pogrom de Kichinev en 1903 et jusqu’à la Shoah dont le souvenir reste présent dans la mémoire de tous nos contemporains.

Au XIXe siècle, le judaïsme français a eu à affronter une flambée d’antisémitisme issue de l’Affaire Dreyfus, ceci jusqu’à la réhabilitation du capitaine ignominieusement calomnié. Mais n’oublions pas que la France s’est mobilisée durablement et que, face aux faussaires, des hommes de courage ont lutté pour rétablir la vérité, sauvant ainsi l’honneur de la France.

Il y a "antisémitisme" et "antisionisme", soit la haine des juifs d’une part et le rejet de la politique d’Israël d’autre part. Ce sont 2 notions distinctes mais qui se chevauchent souvent. Vous acceptez qu’on puisse critiquer sévèrement la politique israélienne au Proche Orient sans pour autant être antisémite?

L’Etat d’Israël est un Etat comme n’importe quel autre Etat de la planète. Comme il est permis à un citoyen belge de critiquer la politique de la Belgique, il est évident qu’on peut critiquer la politique du gouvernement israélien sans être taxé d’antisémite. Mais, ce qu’il faut, c’est ne pas utiliser la règle de deux poids, deux mesures. S’il est permis de critiquer la politique israélienne, il est indispensable d’expliquer le pourquoi et le comment. On ne peut pas par exemple parler du mur de séparation construit par les Israéliens sans parler des raisons pour lesquelles ce mur a été érigé. Force est de constater que depuis la construction de ce mur, le nombre d’attentats visant des civils israéliens a diminué de façon drastique. Et puis, pourquoi ne pas critiquer l’Europe qui a construit des murs de séparation pour empêcher des étrangers et des réfugiés de trouver abri en Europe ? Pourquoi n’a-t-on jamais parlé de ces réfugiés syriens qui fuient leur pays pour venir se soigner en Israël ? Pourquoi ne parle-t-on jamais de cette démocratie qu’est la démocratie israélienne qui permet à tout citoyen d’être représenté et de pouvoir défendre ses intérêts sans aucune entrave ?

Pensez-vous que la Belgique a tout entrepris pour éviter tant que possible les attaques antisémites ?

Aucun pays ne peut éliminer de façon catégorique la menace terroriste. Quelles que soient les mesures qui sont prises, la vigilance reste de mise. Je pense que la Belgique fait de son mieux pour éviter tant que possible les attaques antisémites. La communauté juive s’associe également à cet effort et a son propre service de sécurité qui complète de façon heureuse et harmonieuse le travail de la police. En fait, protéger les institutions communautaires juives, ce n’est pas seulement protéger la communauté juive. C’est aussi et surtout protéger nos démocraties et nos valeurs occidentales. Car le terroriste qui commet un attentat ne vise pas seulement la communauté juive, il vise nos démocraties. Il veut déstabiliser nos structures démocratiques. Il s’attaque à nos valeurs humaines. C’est pourquoi la protection des communautés juives constitue un paravent contre toute forme de terrorisme.

Que représente la communauté juive de Belgique ?

La Belgique compte environ 50.000 juifs, ce qui représente 0,5% de la population belge. Mais malgré ce petit nombre, elle contribue de façon très positive au rayonnement et au développement de la Belgique.

A-t-elle le sentiment de faire l’objet d’un mur de préjugés ?

Je le pense, parce que tout simplement les gens ne prennent pas la peine de connaître l’autre. Il me semble que les politiciens de notre pays en portent partiellement la responsabilité. En effet, ils parlent tous du "vivre ensemble". Or, on peut vivre avec son voisin durant des décennies sans le connaître. Ce qui est, à mon avis, indispensable c’est de changer le "vivre ensemble" en "construire ensemble". Ce n’est qu’en relevant les défis ensemble, que l’on peut abattre les murs des préjugés. Ce n’est qu’en résolvant les difficultés l’un avec l’autre que l’on apprend à se connaître et à s’apprécier. C’est ce qu’Emmanuel Levinas appelle "l’épiphanie de l’autre".

Comment les juifs peuvent-ils selon vous combattre l’antisémitisme ? Ont-ils peur ?

L'antisémitisme malheureusement ressemble à une maladie incurable qui resurgit après une période plus ou moins longue d’incubation. Le virus peut rester inactif de longues années mais lorsqu’il se réveille, il semble à chaque fois plus violent, plus résistant aux antidotes, aux réactions. Une maladie, contagieuse de surcroît, dont il semble que la société occidentale ne puisse guérir et qui peut prendre des formes diverses. C'est pourquoi, dès que le malaise paraît, il faut le soigner ! Car lorsque l’antisémitisme prend un nouveau visage, il est difficile de le distinguer. Comment le combattre ? D’abord, ne pas avoir peur. Ne jamais baisser les bras, ni désespérer. Continuer à mener une vie juive normale. Les écoles juives doivent fonctionner normalement. Les institutions communautaires aussi. Rester vigilants et unis.

Vous avez le sentiment que les lois contre l’antisémitisme sont bien appliquées et suffisantes dans notre pays ?

Notre pays est doté d’un arsenal législatif faisant de l’antisémitisme un délit. Il en est de même en France. Et c’est une excellente chose. C’est ce qui a permis au juge belge d’interdire il y a quelques semaines une réunion de leaders racistes et antisémites qui devait avoir lieu à Bruxelles. C’est aussi cette même loi qui a permis au juge français d’interdire à Dieudonné de déverser son venin dans une des salles de spectacle en France. Cette loi qui fait du racisme et l’antisémitisme un délit doit être généralisée en Europe. Ce n’est qu’ainsi que l’on pourrait limiter les effets destructeurs des discours haineux qui prônent la violence. Il faut aussi appliquer efficacement ces lois chaque fois qu’une dérive est commise et exiger la tolérance zéro.


Entretien : Dorian de Meeûs

@ddemeeus

*Titre choisi par la rédaction en ligne