Christophe Gilles est agent pénitentiaire depuis 10 ans. Il occupe le grade de chef de quartier depuis près de huit ans. Il a débuté à Forest, il est ensuite passé à Andenne et actuellement il travaille à Lantin. Il a donc connu les prisons bruxelloises et wallonnes ainsi que le régime des maisons de peine et des maisons d'arrêt. Aujourd'hui, suite aux diverses réactions entendues sur les ondes ou ailleurs concernant le mouvement social qui se tient dans le monde carcéral francophone, il tient à réagir.

Voici la lettre ouverte qu'il nous a adressé:

"La prison, ce lieu microcosmique dont l’imperméabilité induit à l’extérieur une réalité davantage fantasmée que mesurée. Ce lieu qui traîne derrière lui fascination, horreur ou curiosité au gré de l’actualité. Si s’étalent dans les journaux les conséquences d’un crime sanglant, le peuple des détenus sera vu comme une masse informe d’animaux dont il faut protéger la société. Ou, comme en cet instant précis, si le personnel entre en grève, le peuple des gardiens sera perçu comme une matonnerie brutale et inhumaine sans aucune forme d’empathie envers ceux qu’ils « gardent ». C’est là le défaut le plus grave du monde médiatique : n’offrir au public qu’une image tronquée d’un électrocardiogramme plat, celui de ce pic furtif qui ne traduit qu’un soubresaut provisoire de l’élan vital. Si pourtant l’intérêt du public se portait davantage sur la continuité que sur le spectaculaire, il constaterait un monde bien différent de celui qui lui est offert en spectacle. Ainsi, le détenu n’est-il pas un animal que l’on garde. Ainsi, l’agent n’est-il pas ce bourreau décérébré qui rêve d’en découdre. Le détenu et l’agent sont les acteurs d’une seule et même pièce, victimes d’une réputation que leur a forgé un passé reculé, des séries télévisées excessives ou des documentaires au parti pris plus qu’évident. La grande majorité des détenus sont des êtres humains placés dans des circonstances spécifiques et tragiques de la vie. La grande majorité des agents sont des êtres humains exerçant un métier leur assurant un revenu. Même si la détention ou le métier recèle une particularité liée à l’enfermement, nous en sommes là, ni plus ni moins. Et la façon dont les uns comme les autres sont perçus participe grandement à la colère qui gronde aujourd’hui, mais pas seulement.

Le point central est ailleurs, dans ce que l’on qualifie souvent du « nerf de la guerre ». Car travailler aujourd’hui dans une prison, à tous les échelons, revient à se voir confier un tournevis et devoir bâtir une maison. Non seulement cette politique ambitieuse en matière de rédemption et de reclassement ne se donne pas les moyens de ses objectifs, mais aujourd’hui il est exigé qu’une part significative de ces moyens soit encore retranchée. C’est de cette accumulation de retraits, de ce sentiment croissant d’inutilité, de cette terrible sensation de vacuité qu’est né ce mouvement dans les prisons francophones. Ainsi la question se pose-t-elle en ces termes : à quoi sert l’agent pénitentiaire dans cette société ? Alors que tout moyen d’exercer son métier dans des conditions respectables tant pour lui que pour le détenu lui est ôté, il lui est aujourd’hui retiré ce qui le concerne personnellement : une partie des indemnités, horaires liés à la pénibilité, diminution du cadre… Doit-il tendre l’autre joue pour sembler respectable dans ses actions ?

La vérité est que tout mouvement social dans les services publics entraîne des désagréments pour l’usager. La vérité est aussi que dans le monde carcéral, ces désagréments peuvent prendre des proportions catastrophiques. La vérité est surtout que la plus grande part des agents ne bloque pas l’accès à la nourriture, ne bloque pas l’accès aux soins et ne coupe ni l’électricité ni l’eau courante en cellule (comment d’ailleurs le pourrait-il depuis l’extérieur de la prison ?). Si ces excès ont été commis, la part majoritaire de la profession les réprime. Certes, l’accès au préau, aux visites, au téléphone (bien que certains détenus aient contacté la radio ou des avocats) sont des privations douloureuses. Sachez qu’elles ne constituent pas l’objectif de ce mouvement. Le personnel ne dispose simplement d’aucun autre moyen de se faire entendre. Et ce qu’il a à dire dépasse largement le cadre de ce qu’il est relayé. Si la rationalisation venait à se concrétiser, ce que vivent les détenus à l’heure actuelle risquerait de prendre une connotation quotidienne. La prison est un milieu humain dans lequel le dialogue et la communication revêtent un caractère vital, c’est un volet sécuritaire essentiel qui évite très souvent des incidents tragiques. Nous ôter cet outil, c’est attenter à nos vies, ni plus ni moins.

Je terminerai par un mot aux familles et aux proches des détenus. Je sais que vous vivez très mal cette période difficile. Nous en avons conscience. Simplement nous ne sommes pas ennemis, nous vivons vous et nous une même réalité, celle du monde carcéral. Certes nos points de vue ne concordent-ils pas toujours, mais nous voulons vous et nous que les conditions tant de travail que de détention ne se dégradent pas davantage encore. Non, nous ne sommes pas ennemis. Les apparences sont parfois trompeuses mais ne laissons pas la haine ou la rancœur desservir nos intérêts. La plus grande part des agents est ouverte au dialogue pour aller vers un mieux."