On a entendu tout et le contraire de tout ces derniers temps à propos de la liberté d’expression. Elle devrait s’exercer de façon "responsable" et, sous sa forme humoristique, ne pas manquer de respect au "sacré".

Il y a dans ces arguments - comme dans tout raisonnement captieux - une part de bon sens : pourquoi choquer gratuitement des croyants qui ne demandent qu’à vivre paisiblement leur foi ? Ne pourrait-on pratiquer la critique de façon "polie", modérée, respectueuse ? Ou, du moins, ne pourrait-on pas exempter la religion de l’humour et de la caricature, et les réserver aux choses humaines et profanes?

Imaginez un monde au sein duquel vous auriez le droit à l’impertinence et à la dérision à propos de toutes choses, sauf du sacré et de la religion. Deux constatations importantes devraient être faites. D’une part, la religion ne concerne pas que des croyants pacifiques et respectant les convictions différentes des autres. Elle prend souvent des formes autoritaires, dogmatiques et liberticides. Pour de nombreux religieux, il va de soi que la loi de Dieu (du Créateur, dans les religions monothéistes) est supérieure à la loi simplement humaine de la créature - à la démocratie. Cette dernière est arrivée à s’imposer au travers de combats souvent très difficiles contre l’intolérance religieuse.

Qui niera que l’impertinence voltairienne ait joué un rôle décisif dans la critique du dogmatisme et le progrès des Lumières? Qui, dans une société interdisant la caricature du religieux, osera encore exposer les gravures de Gustave Moreau ? Combien de milliers de livres déplaisant aux censeurs devront-ils être retirés des bibliothèques et des librairies?

D’autre part, si l’on accepte l’argument selon lequel il ne faut pas choquer gratuitement les croyants, ce dernier ne vaudrait en tout état de cause que pour la publicité, c’est-à-dire pour des mots ou des images que le public ne pourrait pas ne pas voir, puisqu’ils sont par définition placés à des endroits stratégiques de l’espace public. Dans ce cas, effectivement, un individu pourrait être confronté à des choses qu’il désapprouverait fondamentalement.

Mais qui est obligé d’ouvrir un livre, d’entrer dans une salle de théâtre ou de cinéma, de visionner une vidéo sur Internet ? Pour être choqué par ce qui y est montré, il faut d’abord qu’un acte de volonté ait été accompli. Et qui vous empêche, si ce que vous découvrez n’est pas à votre goût, de refermer l’ouvrage, de quitter la salle ou de changer de site ? Si vous êtes "choqué" dans ce cas, c’est que vous l’avez bien voulu.

"L’innocence des musulmans" est un navet. "Candide" de Voltaire est une œuvre de génie. Tous deux tournent en dérision, bêtement ou de façon sublime, la religion sous ses aspects les plus dogmatiques. Certains leaders musulmans ont eu la sagesse de demander aux croyants de réagir par l’indifférence à la très médiocre vidéo copte. D’autres se sont acharnés à la faire circuler pour la mettre, à l’autre bout du monde, devant les yeux ébahis de croyants dont certains se sont fait tuer à cause de ces activistes irresponsables.

Et aujourd’hui, de façon certes beaucoup plus pacifique, il est des leaders chrétiens et juifs appelant à une criminalisation du blasphème en Belgique, voire mondialement, comme le demande depuis longtemps l’Organisation de la coopération islamique, organe de propagande saoudienne. Si l’impertinence s’arrêtait au seuil du religieux, les fous de Dieu deviendraient encore plus arrogants, immunisés contre la critique et les Lumières. La dérision constitue une réponse pacifique au dogmatisme et à l’intolérance.

Pour que le meilleur de la religion triomphe du pire, il faut beaucoup d’humour et d’impertinence. Ne sacrifions pas le rire - ce carburant de la liberté de pensée - à une nouvelle Sainte Alliance.