Ce 10 février auront lieu les élections à la Knesset, le Parlement israélien. Dans une ambiance difficile, faisant suite au conflit contre le Hamas à Gaza, ces nièmes élections risquent d’amener au pouvoir un Likoud triomphant, partenaire politique de l’extrême droite israélienne du député Avigdor Liberman. Un vote qui pourrait bien mettre un terme aux faibles espoirs de paix entretenus depuis plusieurs années par le parti Kadima et les travaillistes. Il ne s’agirait pas, cette fois-ci, d’une victoire comme une autre. Le Likoud d’aujourd’hui, de par ses amitiés plus que douteuses, est " un parti extrémiste qui risque d’acculer Israël à l’isolement ", selon les paroles mêmes du premier ministre sortant, Olmert. Pour ces extrémistes proches du Likoud, il convient à présent de retirer toute représentation arabe à la Knesset, de lancer une politique de " transfert " et d’expulsions forcées de ces mêmes populations, de couper l’eau et l’électricité aux Palestiniens afin d’en terminer une fois pour toutes avec le problème ! La ligne du parti, qui se confond progressivement avec la politique de l’Etat, devient celle de la ségrégation, des punitions collectives, de la violence, du refus de l’existence de l’autre et du rejet pur et simple du principe du partage, du compromis et de la paix. A notre désespoir le plus total il faut bien convenir que l’heure du fanatisme juif pourrait bien avoir sonné. Espérons que les résultats réels des élections démentent ce triste pronostic !

Face à ce constat, que ressentir, que faire ? Ayant soutenu l’action israélienne à Gaza, sans remords mais avec une douleur réelle pour chaque victime civile, nous sentant totalement rejetés par une certaine Europe qui ne comprend pas qu’Israël a le droit d’exister même au prix d’injustices douloureuses, et qui se laisse aller à des regains d’antisémitisme suspects, c’est à présent à un sentiment d’écœurement que nous faisons face lorsque nous regardons du côté de Sion. Haine du Juif à l’Ouest, fanatisme juif à l’Est, le Juif de la diaspora est aujourd’hui bien seul ! La question, inimaginable il y a seulement une dizaine d’années, devient à présent incontournable : le soutien à la politique d’Israël reste-t-il possible dans le cadre d’une réflexion religieuse juive honnête ?

Certes, ce n’est pas la première fois que certains abus et dérives de la politique israélienne nous interpellent. Mais par le passé, nous voulions croire que ces incidents étaient le résultat d’une situation de guerre complexe, d’un ennemi - le Hamas - particulièrement vil et sans scrupule, de peurs, d’erreurs. Bref, des dérapages que nous pouvions tolérer car, justement, ce n’étaient que des dérapages ! Ce n’est peut-être plus le cas aujourd’hui. La réalité de 2009 est malheureusement celle d’une idéologie bien structurée, mélange de nationalisme et de pseudoreligion, portant en elle la haine et le rejet, en d’autres termes, le fanatisme. Ose-t-on imaginer un soutien juif à cet extrémisme-là ? C’est donc face à la limite morale de notre soutien au gouvernement d’Israël que nous risquons d’être confrontés suite à ces élections.

La tradition biblique s’est, il y a longtemps, interrogée sur la question de la désobéissance civile face à la tyrannie. Deux histoires viennent à l’esprit. Histoires dans lesquelles, alors que Dieu sombre dans l’injustice la plus totale et la violence meurtrière, il ne nous reste plus que le choix de la révolte. Loin d’être hérétique et irresponsable, une telle remarque ne fait que reprendre, mot pour mot, l’histoire d’Abraham face à Dieu, puis contre Dieu lorsque celui-ci lui annonce son intention de détruire aveuglément tous les habitants de Sodome et Gomorrhe, sans distinction aucune. Que fait notre héros biblique Abraham ? Reste-t-il silencieux ? Cherche-t-il à justifier l’injustifiable sous prétexte que son Dieu doit être défendu à tout prix ? Non. Même face à Dieu, Abraham reste lucide et offre son jugement moral impitoyable. " Anéantiras-tu d’un même coup l’innocent avec le coupable ? (...) Le Juge de toute la terre ne ferait-il pas Justice ?" (Genèse 18), s’exclame notre ancêtre, se révoltant contre Dieu et son projet de destruction. C’est dans sa révolte contre Dieu qu’Abraham atteint le sommet de son existence spirituelle. En luttant contre Dieu, c’est bien une certaine "image" de Dieu, image de Justice et de Compassion, qu’Abraham sauve des décombres de l’Histoire.

C’est cette même découverte que fait Job, autre héros biblique, lorsque refusant le calvaire que Dieu lui inflige de façon cynique et diabolique, il s’élève contre l’auteur de ces injustices, contre ce Dieu responsable de la mort de ses enfants et de sa femme. "Ce Dieu-là est-il "vraiment" le vrai Dieu ? ", voilà le fond de l’interrogation que Job nous adresse dans sa révolte. Alors, si Abraham et Job montrent la voie d’un "contre Dieu" parfois nécessaire, n’en serait-il pas de même pour nous lorsqu’Israël, notre Etat d’Israël, est emparé par une folie passagère, lorsque le vote démocratique risque de faire le choix de l’extrémisme ? Dans un tel cas, la demande du Judaïsme est dans la révolte et non plus dans le soutien aveugle. Comme pour Abraham en son temps puis pour Job après lui, c’est parfois en étant "contre" une certaine image d’Israël que l’on sauve pour l’avenir la vision possible d’un "autre" Israël. A nous de reprendre avec courage et détermination ce même message lorsque nous confrontons la dérive fanatique de partis politiques qui risquent de gouverner le pays : cet Israël-là est-il vraiment le vrai Israël ?

Les histoires bibliques ne se limitent pas à la révolte. Abraham et Job ne se contentent pas de critiquer et de condamner; ils luttent et proposent "autre chose". Ils finissent même, au prix de longs efforts, par faire triompher la justice et la décence. Avec eux, c’est l’image d’un Dieu juste et patient qui triomphe sur la réalité d’un Dieu vengeur et erratique. Alors, pour nous aussi, il convient de lutter et de proposer "autre chose". Refuser la réalité d’un Israël tenté par l’extrémisme c’est également essayer de faire triompher l’image d’un autre Israël, s’accrocher à l’espoir de l’existence nécessaire d’un Etat juif capable de sagesse, et motivé par le désir profond et parfois douloureux de la paix. Que faut-il faire pour cela ? Par le passé, d’autres individus, en d’autres lieux, ont dû faire face à la folie passagère de leurs propres Etats et de leurs propres peuples. Ils étaient minoritaires et considérés par beaucoup comme traîtres. Sans renier leur appartenance, ils se sont souvent exilés pour constituer, en exil, un autre gouvernement, "virtuel" dirons-nous aujourd’hui. Un "virtuel" pourtant garant bien réel des idéaux fondateurs de leurs propres nations. En ce qui concerne Israël, une démarche similaire a déjà eu lieu en l’an 2000. A l’initiative de la société civile israélienne et en partenariat avec des représentants palestiniens, des accords pour la paix et le partage sont signés à Genève. Ce petit groupe, se substituant de façon très symbolique au gouvernement officiel de l’Etat d’Israël, agit donc comme une administration "bis", montrant à la face du monde que l’intransigeance officielle, dans les deux camps, n’était pas nécessairement la seule vérité qui vaille. Faut-il aujourd’hui aller plus loin ? Faut-il, si effectivement Israël se dote d’un pouvoir tenté par l’extrémisme, poursuivre la démarche d’un gouvernement "virtuel", soutenir la société civile israélienne et non plus le gouvernement ? Comme l’écrivait très justement l’écrivain israélien Amos Oz : " Dans un sens, ne pas être fanatique revient peu ou prou à être taxé de traître par le fanatique ." Faisant face avec courage aux accusations de traîtrise qui ne risqueront pas de manquer, notre opposition à la dérive jusqu’au-boutiste de certains éveillera peut-être le sursaut éthique nécessaire à la survie d’un état d’Israël porteur de sens et juif dans son âme.

Une brève histoire talmudique peut baliser le début de ce cheminement incertain que certains qualifieront sans aucun doute de lâche : "Un jour, une rumeur circula, qui accusait certains Juifs de Galilée d’avoir commis un meurtre. Ces Juifs allèrent trouver Rabbi Tarfon afin que ce dernier les cache des autorités romaines. Comment faire, leur dit-il ? Si je ne vous cache pas ils vous trouveront, mais comment imaginer de vous cacher puisque vous êtes des meurtriers ? Faisant appel à sa conscience, Rabbi Tarfon refusa de les cacher et leur dit : Partez et débrouillez-vous seuls !" (Niddah 61a). Refusant de cacher ses propres concitoyens, exposant leurs méfaits et suivant l’inclination de sa conscience malgré le contexte d’une guerre sans merci des Juifs contre les Romains, Rabbi Tarfon rompt avec une tradition depuis longtemps ancrée dans les esprits : Kol Israel Havérim, tous les Juifs sont proches et responsables les uns des autres. Ainsi, c’est bien le devoir de réserve et de soutien qui disparaît devant la nécessité éthique du moment. Aujourd’hui, la vision tragique qui se profile nous fait prendre conscience d’une réalité semblable. Le mythe de l’unité et du soutien inconditionnel au gouvernement d’Israël risque de disparaître si une coalition d’extrême droite s’empare effectivement du pouvoir. Face aux dérives de ce fanatisme, nous ne pouvons plus être tous amis. Le soutien à Israël demeure inébranlable pour chaque Juif, plus fort que jadis, mais peut-il encore passer par un soutien à son gouvernement ?