Une carte blanche de Marc Maesschalck, Professeur de philosophie à l'UCLouvain, directeur du Centre de philosophie du droit.

La crise politique autour de la fin du mandat présidentiel de Jovenel Moïse a ramené Haïti à la une. Il aura aussi fallu que disparaisse l’ombre des élections américaines et que la vaccination Covid semble annoncer des jours meilleurs pour que la situation haïtienne puisse retrouver un peu d’attention, car l’an dernier, l’anniversaire des dix ans du terrible tremblement de terre a été complètement occulté par la pandémie. Ce n’est pourtant pas faute d’événements majeurs en Haïti. À commencer par la contestation contre le président sortant. Poussé au pouvoir par son prédécesseur, Michel Martelly, Moïse a répété tous les travers du pouvoir haïtien de ces vingt dernières années : corruption, fraude, grand banditisme, massacres classés sans suite, drogue, déstructuration des institutions démocratiques, police, justice, parlement. Moïse n’a dû sa survie qu’à un soutien aveugle des positions de Trump sur la scène régionale.

Au quotidien, cette situation se traduit essentiellement par une insécurité endémique, une inflation incontrôlée et une absence totale de politique sanitaire malgré une augmentation des cas de Covid. À côté du business florissant des kidnappings et du trafic de la drogue, les détournements de fonds publics sont devenus un sport national, malgré les rapports accablants de la Cour des comptes. La presse canadienne faisait écho récemment de la propriété acquise en cash par l’épouse d’un sénateur haïtien, pour plus de 4 millions de dollars…

Toutefois, il est impossible dans un tel contexte d’envisager une issue en se voilant la face et en examinant uniquement des éléments ponctuels. Comme nous l’a appris le Liban à ses dépens, l’ampleur d’une catastrophe n’élimine pas les causes profondes d’une situation dans l’impasse. C’est vers ces causes qu’il faut se tourner.

Un long processus de déliquescence

Haïti, c’est d’abord et constamment l’oubli d’une population qui survit au jour le jour et qui est abandonnée par tous les cadres quels qu’ils soient, de droite ou de gauche, au pouvoir ou dans l’opposition, d’un parti ou d’un mouvement. La population sert d’alibi quand on en a besoin pour produire un changement de pouvoir et mettre en place un nouveau statu quo.

Haïti, c’est ensuite un long processus de déliquescence des structures héritées de la dictature duvaliériste en 1987 et mises à mal par une transition politique indéfinie, bloquée d’abord par les vieilles craintes du communisme (Bush père), puis soumise au nouvel ordre de la globalisation économique (Clinton), enfin rattrapée par ses propres démons autoritaristes (Aristide et Préval). De coups d’État en tutelles internationales, le pays est tombé complètement dans l’ordre humanitaire après le tremblement de terre de 2010, et a enfin été abandonné sans solution depuis 2015, après une dernière gabegie sans précédent dans la gestion de l’aide internationale.

Haïti, c’est encore une classe politique qui n’a eu de cesse d’accélérer la destruction de l’État pour s’arroger tous les privilèges, une classe politique qui ne s’est jamais impliquée sérieusement dans la reconstruction d’un État viable, mais qui a choisi de s’allier avec des gangs pour contenir la population et instituer des pratiques mafieuses comme mode de gouvernance. Sur ce point, il est crucial de rappeler qu’entre le pouvoir et l’opposition, l’entente sur le fond est parfaite.

Haïti, enfin, c’est l’épuisement des mouvements sociaux qui, avec leurs partenaires étrangers, sont pris au piège de la guerre des gangs. Très déterminés certes, ils demeurent incapables de mobiliser une population aussi désespérée que désabusée. Intellectuellement et politiquement affaiblis, ils s’opposent viscéralement au pouvoir en place, mais reprennent souvent à leur compte les analyses de l’opposition politique mafieuse. Ils manquent de fait d’un véritable espace de débat sur les conséquences de la transformation mafieuse du contexte politique haïtien. Crédibles pour leur ancrage local, ils n’ont plus de couverture nationale et sont encore affaiblis par le coup porté à l’aide internationale par la crise sanitaire.

Le rôle de la communauté internationale

On comprendra qu’impuissants, les acteurs les plus lucides en appellent à un sursaut de la communauté internationale. Il ne faut pas pour autant perdre de vue que celle-ci n’est pas qu’un simple arbitre, mais un protagoniste à part entière de cette agonie. Par ses tergiversations, sa passivité et sa complaisance, cette dernière a grandement contribué à l’émergence de ce vaste espace de non-droit et de grand banditisme qu’est devenu Haïti aujourd’hui. Et comme si la faillite actuelle du pays n’était pas suffisante, cette même communauté s’accroche à son obsession d’organiser à tout prix des élections que l’on sait techniquement et politiquement impossibles à réaliser, avec un Jovenel Moïse au poste de commande.

Les solidarités construites avec Haïti ne peuvent aboutir qu’en s’inscrivant dans la durée, notamment en rétablissant les institutions fondamentales que sont la justice et la police, en gelant les avoirs des fraudeurs à l’étranger, en conditionnant l’aide à une saine gestion publique dotée de contrôle indépendant… Mais surtout, un plaidoyer est nécessaire car une approche conventionnelle de l’aide basée sur un vaste plan d’appui dans différents domaines sera inévitablement vouée à l’échec, tant qu’elle fera l’impasse sur l’état réel de tous les acteurs concernés, y compris la démission de la communauté internationale.

Par le passé, des solutions originales ont déjà été trouvées pour convoquer la société civile et l’amener à trouver des issues devant l’impuissance des acteurs politiques. Convoquer ces acteurs pour une sortie de crise, cela permet de sortir des contestations permanentes alimentées par les groupes mafieux au profit d’un travail sur les besoins économiques et sociaux de base de la population.

Mais une telle approche a aussi l’avantage de formuler des besoins éthiques face à la corruption généralisée et à l’impunité, des besoins sans lesquelles une économie communautaire, sociale et solidaire, ne peut se développer.

C’est sur cette base économico-éthique qu’une politique environnementale et climatique pourra devenir crédible, parce que lisible dans l’intérêt direct de la population. Au contraire, en fractionnant ces aspects, en les séparant, suivant une approche conventionnelle, on compromettra automatiquement toute dynamique de relance sociale.