Une carte blanche de Amélie d’Arschot, Conférencière et historienne. Autrice de l’ouvrage “Le Roman d’Héliopolis” (Weyrich édition).

Imaginez un instant plusieurs viaducs semblables à celui d’Herrmann-Debroux construits en l’espace de quelques mois qui traverseraient un des quartiers les plus agréables de Bruxelles. Vous partageriez alors l’effroi des habitants d’Héliopolis aujourd’hui. La tendance en Europe est assurément de privilégier des moyens de transport diversifiés. En Égypte, c’est tout le contraire : la voiture est reine. Héliopolis se positionne malheureusement sur le chemin menant vers la Nouvelle Capitale et l’ensemble des décisions politiques œuvrent pour y accéder le plus rapidement possible. Édification d’autoponts et d’autoroutes de six à huit bandes qui permettront à des flots de voitures de circuler. Tâcher de traverser à pied ces voies rapides relève de l’exploit.

Pour élargir la voirie, le tramway emblématique de la ville a été supprimé et des milliers d’arbres ont été abattus. Le chant des oiseaux a été remplacé par le bruit infernal des tronçonneuses. De nombreux films et reportages ont tenté en vain d’alerter l’attention internationale sur ce massacre à la bétonneuse.

Construite sous l’égide d’un Belge

La ville d’Héliopolis fut construite au début du XXe siècle sous l’égide du capitaine d’industrie, le Belge, Édouard Empain, aidé de son associé Boghos Nubar Pacha. Elle a réussi au fil du temps à préserver un art et une qualité de vie grâce à son urbanisme privilégiant l’espacement du bâti et l’aménagement de nombreux espaces verts. Construire une nouvelle ville ex nihilo en plein désert pouvait paraître utopique mais le projet va attirer de nouveaux habitants, séduits par ses bâtiments au style unique et la présence de superbes jardins. Tous les loisirs possibles y étaient proposés : golf, courses de chevaux, lunapark et le premier aérodrome d’Afrique y fut même construit. Sorte de poumon vert à côté du Caire qui compte aujourd’hui plus de vingt millions d’habitants, son caractère pittoresque attirait jusqu’à il y a peu de nombreux visiteurs. Ils pouvaient se promener sous les arcades à l’ombre du soleil, contourner la basilique, admirer les façades et les parcs et surtout visiter le palais d’Édouard Empain (photo), surnommé le "palais hindou", restauré à coups de millions et inauguré il y a quelques mois seulement. On évoquait même la rénovation du palais de la Sultane Melek, situé en face, et qui sombre dans un état de délabrement.

Une politique paradoxale

Les associations de protection du patrimoine se montrent prudentes car personne n’ose vraiment contrecarrer un projet présidentiel. Quel paradoxe entre la mise en valeur du passé pharaonique dont chaque nouvelle découverte archéologique suscite l’enthousiasme et cet abandon d’une sublime réalisation où nos architectes et ingénieurs belges entre autres ont excellé.

Édouard Empain avait décidé d’être enterré dans sa basilique construite par l’architecte Alexandre Marcel et par ce choix avait montré son attachement viscéral à la ville qu’il avait créé. Héliopolis fut conçue pour y accueillir différents cultes. Mosquées, synagogue, églises arméniennes ou grecques orthodoxes se côtoient. L’esprit d’Héliopolis constitué de tolérance doit ressentir une totale incompréhension face à ce massacre urbanistique. Aujourd’hui, cet écrin de verdure pleure ses arbres perdus. Les quartiers éventrés et séparés par des routes d’une énorme largeur montrent un spectacle affligeant.

Les habitants vivent dans la poussière et le bruit infernal de chantiers continus et pleurent leur paradis perdu.