Une opinion d'Hugo Leroy, étudiant Erasmus 2020 à Beyrouth.

Hier après-midi, un dépôt de plusieurs milliers de tonnes de nitrate, entreposées dans le port de Beyrouth, s’est embrasé et a emporté avec lui une partie de la ville. Aujourd’hui, et pour encore plusieurs jours, les dégâts de cette explosion vont petit à petit s’additionner, le nombre de morts ne va pas se stabiliser. La ville, dans sa chute, a emporté ses habitants avec elle tandis que son cri de désespoir a soufflé les vitres des immeubles.

J’ai vécu dans cette ville. Le quartier que l’on ne distingue plus, c’était le mien. Ai-je le droit de me plaindre alors que ce quartier, je l’observe, dévasté, depuis mon divan à plusieurs milliers de kilomètres ? Je ne sais pas, ça n’a pas d’importance. Les questions les plus importantes et les plus futiles se bousculent dans ma tête : Est-ce que "mon" vendeur de falafels va bien ? Lui dont j’ai encore la carte de fidélité dans mon portefeuille. Est-ce que Georgette, l’épicière au pied de mon immeuble, a pu retrouver tous ses chats vagabonds avant l’explosion ? Le bar où j’ai passé des nuits va-t-il un jour rouvrir et se remplir pour l’happy hour ? Reste-t-il encore un arbre debout dans le parc où je lisais ?

Ce désastre, c’est la fin d’un monde. C’est l’image de mes retours de l’université en montant l’escalier et en regardant les lumières du port dans la nuit, où tout est sombre aujourd’hui. C’est l’image de la rue d’Arménie où fourmillaient les étudiants prêts à sortir et qui maintenant ne grouillent que des secouristes. Ce sont les escaliers sur lesquels j’ai attendu mes potes avant de sortir et dont la maison s’est aujourd’hui effondrée. Je leur disais "comme d’hab, à la maison bleue". Ce quartier, c’était sept mois de ma vie : des souvenirs inoubliables et des images gravées dans mon esprit. Quand on quitte un lieu, il se fige dans notre esprit, éternellement identique… mais hier, tout s’est effondré, et les cris dans les bars de la rue d’Arménie, ont laissé place au silence, puis aux sirènes.

Demain, lorsque les gravats disparaîtront peu à peu des rues, je sais que ça ne sera pas fini, je sais que presque personne n’est assuré et ne retrouvera sa maison. Mais presque tous trouveront à dormir, chez un frère ou un ami. Demain, c’est la solidarité et la fierté d’un peuple qui vont prendre le pas, inlassablement, péniblement. Mais tout ça, cette fierté, cette solidarité, tout est à bout de force, sans cesse sollicitées, sans cesse prises en pitié, mais jamais secourues… et j’espère, depuis mon divan, alors que les images défilent à la télé, qu’un jour, d’autres comprendront et pourront, plus que moi aujourd’hui, faire quelque chose de réellement utile pour Beyrouth. Mais ça, c’est demain.

Après des années de guerre, de crise économique sans précédent et de désespoir, hier, le soleil de Beyrouth s’est violemment changé en étoile. Espérons qu’elle ne devienne pas un trou noir.