Un hommage de Stéphane Lambert, romancier et essayiste. Auteur, avec Claude Régy, de Dans le désordre (Actes Sud, 2011 - Prix du meilleur livre de théâtre 2012, Syndicat de la critique de théâtre).

Voilà, Claude est mort. Il a passé cette mystérieuse frontière entre le vivant et le néant, dont il n’a cessé de spectacle en spectacle de sonder de manière entêtante le seuil, d’interroger les effets d’ombre et de lumière sur nos perceptions et nos pensées. L’alliage de la vie et de la mort a toujours été la matrice obsessionnelle de sa création. Un jour, je l’ai découvert avec un impressionnant hématome à l’œil, il avait perdu connaissance dans un magasin. Le lendemain, il était retourné sur les lieux de son évanouissement pour essayer de comprendre où sa conscience était passée lorsqu’il l’avait perdue.

Depuis son dernier spectacle en 2016 (1), qu’il a réellement conçu comme son dernier spectacle, il avait accepté l’idée de se retirer, de s’avancer lentement vers son extinction. Cela n’allait pas sans révolte. Mais j’admire ceux qui, plutôt que de tenter de s’en distraire, regarde la mort en face. Bien sûr il avait 96 ans. Mais j’ai la conviction que, lorsqu’un grand créateur meurt, c’est un peu plus qu’un homme qui meurt : c’est tout le tragique de l’homme seul face à sa disparition qui se joue avec lui.

Claude est le plus grand créateur qu’il m’ait été donné de côtoyer. Et je place le mot créateur dans son cas en-dehors du strict cadre du théâtre, c’est quelqu’un qui, avec les moyens de la scène, a formalisé un vrai cheminement de pensée, une véritable recherche nourrie par ses questionnements profonds qui trouvaient des échos dans des écritures dont il fut un insatiable défricheur.

Il suffit de relire les livres de Claude pour comprendre la nature et la dimension exceptionnelles de son travail. J’ai eu la joie d’en écrire un avec lui. Je me souviendrai toujours de ces fins d’après-midis dans son appartement à la haute verrière rue Jean-Jacques Rousseau (dans l’immeuble même où avait habité l’écrivain-philosophe) lorsque nous échangions de part et d’autre de son bureau. Peu à peu la lumière du jour déclinait et nous entrions dans la pénombre. Je voyais son visage, son beau visage rond si chargé d’humanité, rayonner à travers les ténèbres. On aurait dit un tableau de Rembrandt.

Aujourd’hui je pleure cette perte immense. Mais je regarderai dans la nuit vibrer son immatérielle présence. Et elle me sourira.

(1) : Rêve et folie de Georg Trakl