Opinions Fondateur des communautés internationales de l’Arche et de Foi et Lumière, au service des personnes handicapées, Jean Vanier est décédé ce 7 mai à l’âge de nonante ans. Il sera enterré ce jeudi 16 mai. "La Libre" rend hommage à cet homme qui aura marqué son époque, l’Église, et qui aura veillé à renouveler le regard porté sur les personnes fragiles.


Les révolutions ne nécessitent pas toutes tambours et trompettes. Qui sait, d’ailleurs, si les plus fécondes ne se jouent pas dans l’humilité du quotidien, dans la joie et dans la discrétion des regards échangés ?

Michel Delloye, lui, est persuadé d’avoir rencontré en Jean Vanier "un prophète, un révolutionnaire et un saint homme".

Président de l’ASBL qui regroupe les sept maisons de l’Arche en Belgique, Michel Delloye se souvient avant tout de la stature physique du fondateur de l’Arche décédé ce 7 mai. "Je l’ai rencontré une quinzaine de fois depuis 2003, et il s’agit clairement de la rencontre la plus impressionnante que j’ai faite dans ma vie. Jean Vanier était un grand spirituel, un grand philosophe, mais il était aussi terriblement humain : rempli de douceur, d’empathie et d’intérêt pour l’autre. Quand vous étiez avec lui, vous aviez l’impression d’être seul au monde. Il avait une écoute et un regard qui étaient à vous à 200 %. Ce qui était frappant, c’est qu’il était très grand. Il se penchait donc pour vous parler, et il se dégageait de ce grand monsieur penché vers vous de la bonté et de la douceur. Tout concourait à donner cette impression de relation très forte, pleine de bienveillance et d’amour."


Un des mots qui caractérisent le mieux ce qui se dégageait de Jean Vanier est la "cohérence", poursuit Michel Delloye. "Tout ce qu’il disait et tout ce qu’il enseignait, il le vivait et l’a vécu jusqu’au bout. Il y avait chez lui une unité de pensée et d’action. Il aura eu aussi la sagesse et l’humilité de se retirer progressivement de la gestion opérationnelle de l’Arche et de Foi et lumière qu’il avait créées. Source d’inspiration et guide, il aura permis à ces associations de continuer à grandir, et de grandir encore."

Permettre à l’autre d’être qui il est

Son message, résume en substance Michel Delloye, s’articulait autour de la volonté de construire un monde davantage humain avec pour fondement "la relation vraie entre personnes", plutôt qu’une société compétitive "basée sur le rapport de forces permanent".

"Ce qu’il a enseigné, c’est que le fait de vivre avec les plus petits, les plus faibles, les rejetés, permet de révéler en chacun ce qu’il y a de meilleur. De révéler à l’autre qu’il est plus beau qu’il n’ose le croire lui-même. C’est pour cela que l’identité de l’Arche s’articule autour de la relation vraie entre les personnes. Nous sommes tous des enfants de Dieu, expliquait Jean Vanier, et il y a en chacun des richesses uniques et infinies qui ne demandent qu’à être mises au jour. En vivant au quotidien la rencontre joyeuse, Jean Vanier souhaitait que l’Arche et les communautés Foi et Lumière soient vivantes et un signe pour le monde."

Dans une société marquée par la compétition et la volonté d’être "parfait en tout", ce message de Jean Vanier "renverse toutes les valeurs". "C’est en ce sens qu’il est prophétique et révolutionnaire", observe Michel Delloye. Le message de Jean Vanier, poursuit-il en substance, est aussi d’encourager à voir la richesse de la personne au-delà de son apparence physique ou sociale. De distinguer ce que chacun - valide ou moins valide - a pour vocation particulière. Et de valoriser chaque personne pour qu’elle puisse accomplir ce qu’elle a à vivre et à donner.


"Jean Vanier a écrit un livre qui s’intitule Toute personne est une histoire sacrée . Ce titre résume très bien l’esprit de l’Arche. Toute personne a en effet une valeur équivalente. Notre société pourtant, en mettant l’accent sur certaines caractéristiques sociales ou certains types de talents, élimine ceux qui ne peuvent s’y conformer. À l’Arche, les seules questions que l’on pose quand arrive une personne, c’est de savoir son nom - pour entrer en dialogue -, et sa date de naissance - pour ne jamais oublier de fêter son anniversaire. Le diplôme, le statut social ou professionnel n’y ont par contre aucune importance."

Vivre ensemble et non vivre pour

"Aujourd’hui, la particularité (qu’elles partagent avec d’autres) des communautés de l’Arche et de Foi et Lumière est vraiment ce regard porté sur chaque personne considérée comme sacrée. En 1964, quand tout a commencé pour Jean Vanier, c’était tout à fait nouveau. À l’époque, les personnes qu’il a accueillies étaient mises à l’écart, rejetées par la société. De même, un des cœurs de l’Arche est bien de vivre ensemble, et non de faire des choses pour les personnes porteuses d’un handicap. Et si, aujourd’hui, la société tient un regard plus bienveillant sur ces personnes, la différence continue à faire peur, et le message de Jean Vanier reste en ce sens essentiel."

En réalité, conclut Michel Delloye, "Jean Vanier nous a rappelé que la faiblesse et la fragilité sont une chance et nous renforcent, car elles nous ouvrent à l’autre, alors que le sentiment de force - qui nous donne l’illusion que nous nous suffisons à nous-mêmes - nous isole. L’accueil inconditionnel que chacun reçoit dans une maison de l’Arche, quel qu’il soit et quoi qu’il ait fait, est aussi le signe que par la rencontre nous sommes transformés l’un par l’autre."

Biographie

1964. C’est cette année-là que Jean Vanier, ce Canadien d’origine né à Genève en 1928, quitte tout pour vivre avec deux personnes souffrant d’un handicap mental. Depuis, autour de la première communauté de l’Arche située à Trosly-Breuil dans l’Oise, en France, les communautés de l’Arche ont essaimé dans 38 pays sur les cinq continents. Leur vocation est de permettre à des personnes handicapées et des "aidants" de vivre ensemble dans des petits foyers comprenant une douzaine de personnes. En 1971, Jean Vanier a aussi fondé le réseau chrétien Foi et Lumière, qui revendique près de 1 500 "communautés de rencontre" organisant des temps de prière, de pèlerinage et de fête dans quelque 80 pays.

En Belgique, l’Arche compte sept maisons (une à Bruxelles, trois en Flandre et trois en Wallonie), ainsi que la présence de Foi et Lumière.