Opinions

Jérusalem. Café Hillel. 9 septembre 2003. Les sirènes des ambulances hurlent. Images de corps démembrés. Combien de temps encore les piteux politiciens vont-ils triompher?

Père d'Arik, «qui est mort parce qu'il n'y a pas de paix.»

Président du «Parent's Circle» (1)

Il est 23h59. Une demi-heure après l'attentat au Café Hillel. La veille, ma femme et moi, accompagnés de deux amis, étions assis dans ce même café, vers 23h40. L'endroit était bondé.

Maintenant, je peux entendre les sirènes des ambulances hurlant dans les rues de Jérusalem. Je ne peux pas me sortir ces images de la tête: des images de corps démembrés, décapités, des gens dont la chair est criblée de clous et de morceaux de métal, des tables brisées, le bar à gâteaux et à sandwichs dispersé en mille morceaux. Qu'est-il arrivé à la charmante serveuse? Qu'est-il arrivé au jeune garçon de café? Nous étions assis au milieu de la salle; tous venaient ici pour passer un bon moment et sont sortis dans des cercueils. Le haut plafond tient-il toujours? Les murs couverts de miroirs, maintenant éparpillés en millions d'échardes couvrant les corps en morceaux et baignant dans le sang qui a éclaboussé le sol comme de l'eau. Shema Israël, écoute Ô Israël, nous prions - mais Israël n'écoute pas.

Je me sens vide à l'intérieur, me demandant lesquels de mes amis, de mes voisins, étaient dans le café aujourd'hui. Je pense à ceux qui tenaient leur tasse lorsque la bombe a explosé, chanceux si les éclats ont seulement atteint leurs yeux sans les tuer. Je pense à cet homme mangeant un sandwich sans savoir que c'était sa dernière bouchée; aux corps humains volant dans l'air en s'entrechoquant; à ce morceau de bras fiché dans cette jeune femme toujours assise à sa table, mais elle ne sent rien car elle est sous le choc, ou simplement morte. Je vois comme les tables ont été éjectées par la déflagration, heurtant les clients, et comme la chair de cette boule de feu humaine s'est mélangée au fromage fraîchement servi; et l'odeur, l'odeur de la poudre explosive et de la chair humaine carbonisée et fondue; et le calme après l'explosion, et les cris de douleur et de stupeur, la stupeur qui vient après le calme. Je pense à la victoire annoncée il y a deux mois par le chef d'état-major de l'armée. Il disait que nous avions vaincu les Palestiniens, et mon coeur se met à pleurer: comment le chef d'état-major de mon armée peut-il être aussi stupide? Je pense à la folie des politiciens qui nous mènent d'une catastrophe à l'autre, et je pense aux gens qui restent muets. Ont-ils oublié? Adonai eloheinu- le Seigneur est notre Dieu, pas le grand Israël.

Je connais la douloureuse vérité. Le décompte des morts se poursuivra parce que nos dirigeants sont de misérables individus. Si remplis d'eux-mêmes, ils sont sans le moindre indice d'une solution à ce conflit; ils tuent des Palestiniens et attendent d'eux qu'ils exercent la retenue. Ces hommes sages croient que l'occupation peut continuer; ces glorieux généraux ont pour lors usé de ce slogan: «laissons l'armée gagner» ; ils sont peut-être des soldats aguerris, mais ils ignorent tout de la solution à ce conflit. Ils croient qu'en usant de la terreur, ils peuvent dévaster l'infrastructure du gouvernement de l'autorité palestinienne et de son gouvernement, empêchant par la même occasion les milices de répandre le chaos. Depuis deux ans maintenant, ils déclarent qu'Arafat est «caduc», mais que font-ils de l'ex-ministre de la défense Binyamin (Fuad) Ben-Eliezer, de l'ex-Premier ministre Ehud Barak, et de l'actuel Premier Ariel Sharon? Sont-ils moins caducs que lui? Combien de temps cela nous prendra-t-il encore pour nous réveiller de cette interminable folie? Combien de cadavres faudra-t-il encore? Adonai Ehad - Dieu est la seule vérité inébranlable, aucun credo politique. La beauté d'Israël est sacrifiée sur l'autel du rêve messianique - pour combien de temps encore les piteux politiciens vont-ils triompher? Nous sommes le matin suivant, et je viens d'apprendre que le docteur Appelbaum a été tué avec sa fille. Elle devait se marier ce soir. Je connaissais cet homme merveilleux et unique. Mon coeur saigne pour lui; nous bavardions il y a de cela seulement deux mois et discutions même de mes opinions politiques. Comme il est douloureux et désespérant de voir tant de sang versé en vain. La jeune fiancée, enthousiasmée à l'idée de fonder une famille avec son promis, est unie à jamais à son père par un mariage de sang. Ils seront étendus côte à côte tandis que le silence de l'éternité abolit le joyeux tumulte d'un mariage qui jamais ne sera. Shema Israel, yitgadal veyitkadash shmeh raba - écoute Ô Israël, exalté et sanctifié soit le nom du grand Souverain - ce sont les mots du Kaddish, la prière juive que l'on récite devant la tombe fraîchement creusée. Honte sur vous, leaders des nations.

(1) «The Parent's Circle» est un groupe de parents israéliens et palestiniens fondé par Yitzhak Frankenthal après la mort de son fils, dans le but de trouver une voie de réconciliation entre les parents endeuillés. Webhttp://www.theparentscircle.com

Texte original sur Webhttp://www.indymedia.org.il/imc/webcast/66774.html

Traduction: Stephane N. Ginsburgh

Titre et sous-titre sont de la rédaction

© La Libre Belgique 2003