Une opinion du Docteur André Crismer et du Professeur Jan Nyssen, respectivement collaborateur MSF au Tigré depuis 1987, membre de l'Association Tesfay et professeur au département de géographie de l'Université de Gand, spécialiste de la région.

Le 4 novembre dernier, un conflit militaire a éclaté dans la Corne de l’Afrique (1) entre les forces du gouvernement fédéral éthiopien et le gouvernement régional du Tigré, dans le nord du pays. Ce conflit s’intensifie à une vitesse alarmante et s’étend au-delà des frontières de l’Éthiopie, avec une implication des forces érythréennes qui soutiennent le gouvernement central (2).

Toute communication avec le Tigré a été interrompue (3). Pratiquement aucune information ne provient de la région, ce qui rend difficile l’évaluation de l’évolution de la situation et ses conséquences pour les populations civiles.

Toutefois, ayant vécu de nombreuses années au Tigré, partant de notre pratique de médecin (depuis 1987) (4) et chercheur universitaire (depuis 1994), nous craignons la survenue d’un drame humanitaire dans la région.

La sécurité alimentaire au Tigré était déjà critique avant le début du conflit armé (5). Cela a été particulièrement aggravé ces derniers mois par une invasion de criquets pèlerins qui ont ravagé les récoltes. Le conflit ne perturbe pas seulement les récoltes qui viennent de commencer. Il a également conduit à un arrêt complet de l’aide potentielle et du financement gouvernemental à la région.

Ces récents développements menacent les immenses progrès réalisés au cours des trois dernières décennies, depuis la fin d’une guerre civile dévastatrice qui avait connu une grande famine entre 1984 et 1985 (6). On estime qu’un million de personnes sont alors mortes de faim (7).

Depuis lors, l’Éthiopie a connu une croissance rapide (8). Il y a également eu des améliorations marquées de l’agriculture (9) et de l’environnement (10) ainsi que sur un certain nombre de fronts sociaux. Quasi tous les enfants vont à l’école, les services de santé et les droits des femmes se sont considérablement améliorés. L’espérance de vie avait augmenté de vingt ans et la mortalité infantile était passée de 20 % à 5 %. Au Tigré, cette croissance est en grande partie attribuable aux efforts déployés dans les zones rurales (11).

Ce conflit fait craindre, pour le Tigré, une catastrophe humanitaire de l’ampleur de la grande famine de 1984-1985.

Greniers vides

La majeure partie du Tigré fait partie du bassin de la rivière Tekezze, un affluent du Nil. Il a un paysage très accidenté (12). Environ la moitié du Tigré est couverte par des terres cultivées, et l’autre moitié d’un maquis plus ou moins dense. Les forêts sont rares. Le climat est de type semi-aride.

La population du Tigré vit essentiellement de sa production agricole et l’élevage modeste dans de petites exploitations familiales (13). On y cultive surtout des céréales qui constituent le régime alimentaire de base. Les criquets pèlerins, qui se nourrissent essentiellement de ces céréales, sont un problème récurrent (14), et sont récemment devenus un véritable fléau dans de nombreuses régions d’Éthiopie. Cette année, l’Afrique de l’Est a connu l’une des pires flambées depuis environ 70 ans (15). Les criquets ont détruit de vastes zones de terres cultivées et restent actifs dans le nord-est de l’Éthiopie, y compris le Tigré (16).

Quatre-vingts pour cent des habitants du Tigré sont des agriculteurs de subsistance (17), ce qui signifie qu’ils dépendent de leurs propres produits agricoles pour survivre. Même avant la guerre, les importants dégâts acridiens avaient déjà mis beaucoup de ces agriculteurs en situation très précaire au niveau alimentaire et la famine menaçait si aucune aide alimentaire ne parvenait à temps. Les récoltes de 2020 viennent juste de commencer. Mais il ne reste pas grand-chose à récolter à cause de ces criquets. Comme les gens ont des récoltes annuelles qui ne suffisent guère à nourrir une famille, la récolte de l’année dernière a déjà été consommée en cette période de l’année. Ces mois de l’année correspondent à la période de "soudure", entre l’épuisement des aliments de l’année passée et l’arrivée des prochaines récoltes.

Nous craignons que les greniers de céréales ne restent vides à cause du conflit.

Coupé du monde

Le transfert des budgets du gouvernement fédéral au Tigré a été interrompu en septembre. Cela fait suite à la décision du Front populaire de libération du Tigré d’organiser des élections régionales, en un acte de défi à la décision du gouvernement central de reporter les élections nationales, officiellement en raison du Covid-19 (18).

Ce manque de fonds a entravé le bon fonctionnement de la société civile (19). Les ministères régionaux ("Bureaux") continuent de fonctionner, mais les salaires du personnel sont incertains et les investissements nécessaires sont retardés. Cela touche entre autres le système d’alerte précoce qui consiste à identifier les ménages qui ont besoin d’aide alimentaire.

Les bureaux régionaux organisent également le programme du filet de sécurité productif (Productive Safety Net Programme), un vaste programme financé par plusieurs donateurs (20). L’idée pour cette année était de surveiller les cultures vivrières dans toute l’Éthiopie et de prévoir les déficits alimentaires longtemps à l’avance afin de pouvoir cibler les ménages en situation d’insécurité alimentaire à temps. Ceux-ci recevaient généralement 15 kg de céréales par mois en échange de travaux communautaires. Environ un million de personnes dans le Tigré en dépendent pour leur survie alimentaire.

Les chaînes d’approvisionnement sont également touchées. Le gouvernement central a déclaré l’état d’urgence dans la région. Les réseaux électriques, internet et téléphoniques ont été coupés et toutes les banques ont reçu l’ordre de fermer (21). Les banques ont été rouvertes le 16 novembre, mais seules de petites sommes peuvent être retirées.

En outre, la région a été coupée du monde extérieur : les quelques routes qui reliaient encore Tigré au reste du pays ont été fermées ainsi que les frontières avec l’Érythrée, Djibouti et le Soudan. Cela rend impossible la livraison de l’aide alimentaire au Tigré (22) (23). Jusqu’à ce jour l’Onu n’est pas parvenu à faire changer les autorités d’avis (24).

Cet état d’urgence a de nombreuses autres conséquences. Makalle, la capitale du Tigré, souffrait d’un manque d’eau. Une partie de celle-ci était acheminée par camions-citernes, mais il n’y a plus de carburant. Si l’absence d’approvisionnement des médicaments se prolonge (25), cela aura des répercussions désastreuses pour les traitements chroniques chez les patients souffrant de la tuberculose, du sida, du diabète insulinodépendant, etc. La coupure du réseau électrique menace la chaîne du froid, dont dépend la conservation des vaccins et des médicaments comme l’insuline.

Beaucoup sont déjà morts dans cette guerre civile, mais nous craignons que bien plus mourront à cause de la faim si l’aide humanitaire en préparation n’est autorisée à entrer au Tigré (26).

Nous en appelons au plus vite à des négociations pour un cessez-le-feu (27). Nous en appelons également à l’acheminement rapide de nourriture et d’autres aides humanitaires au Tigré, en particulier par l’intermédiaire du Programme alimentaire mondial et d’autres organisations d’aide internationale.

© AFP

[1] Tigray crisis viewpoint: Why Ethiopia is spiralling out of control. Alex De Waal, BBC News, 16 Novembre 2020.

[2] Forces from Ethiopia's Tigray region bombed Eritrean capital, Tigray leader says. CNN, 16 Novembre 2020.

[3] Ethiopia Risks Descent Into Civil War as Tensions Flare. Bloomberg, 4 Novembre 2020.

[4] Socio-demographic Profile, Food Insecurity and Food-Aid Based Response. Jan Nyssen et collègues, Springer Nature, 2019.

[5] Ethiopia: Tigray Region Humanitarian Update - Situation Report No. 2. Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies, 11 Novembre 2020.

[6] Understanding Soil Spatial Patterns for Sustainable Development. Jozef Deckers et collègues, Springer Nature, 2019.

[7] Ethiopia: 30 years on from the famine. The Guardian, 22 Octobre 2014.

[8] Tigray crisis: ‘They know how to fight and they can do it ’til the end’. Financial Times, Novembre 2020.

[9] Perspectives locales et globales pour la gestion des terres des régions montagneuses du Nord de l'Éthiopie. Jan Nyssen et collègues, EchoGéo, 2015

[10] A History of Soil and Water Conservation in Tigray. R. Neil Munro et collègues, Springer Nature, 2019.

[11] Voir référence 5

[12] Understanding spatial patterns of soils for sustainable agriculture in northern Ethiopia’s tropical mountains. Jan Nyssen et collègues, PLOS One, 2019.

[13] Major Crops and Cropping Systems in Dogu’a Tembien. Alemtsehay Tsegay, Berhanu Abrha & Getachew Hruy, Springer Nature, 2019.

[14] Cyril Piou : « Contre les invasions de criquets, il faut miser sur la prévention ». CIRAD, 6 Février 2020

[15] Desert locusts in East Africa: A plague of another order. Reliefweb, 19 Mai 2020.

[16] FAO Desert Locust Bulletin No. 505. 2 Novembre 2020.

[17] Irish Aid contributes to improving food security in the Tigray region. Ambassade d’Irlande en Ethiopie, 2015

[18] Tigray crisis: Ethiopia orders military response after army base seized. BBC News, 4 Novembre 2020.

[19] Steering Ethiopia’s Tigray Crisis Away from Conflict. International Crisis Group, 30 Octobre 2020.

[20] Productive Safety Net Program (PSNP) sur le site de l’IFPRI

[21] Ethiopia's Tigray crisis: 'My little brother needs medicine'. Hana Zeratsyon, BBC News, 13 Novembre 2020.

[22] Une crise humanitaire à grande échelle se déroule en Éthiopie, prévient le HCR. ONU info, 17 Novembre 2020.

[23] ‘No way’ to get vital humanitarian aid into Ethiopia’s Tigray region, UN warns. UN News, 12 Novembre 2020.

[24] Note to Correspondents: Statement by Under-Secretary-General for Humanitarian Affairs and Emergency Relief Coordinator, Mark Lowcock, on Ethiopia. Secrétaire-Général des Nations Unies, 17 Novembre 2020.

[25] Operational update on escalating fighting in Tigray and northern Ethiopia. Croix Rouge Internationale, 18 Novembre 2020.

[26] Ethiopia: Tigray Region Humanitarian Update - Situation Report No. 3. UN-OCHA, 17 Novembre 2020.

[27] Voir l’appel des scientifiques et travailleurs humanitaires: Tigray (Ethiopia) - In absence of major international diplomacy and rescue, towards a repeat of the great famine of 1984-1985. Ce 18 novembre, 2204 universitaires l’ont déjà signé.