Une opinion de Lucien François, professeur émérite de l'université de Liège et juge émérite à la Cour constitutionnelle. 

Depuis quelques années se suivent des crimes spectaculaires, dont les auteurs et leurs admirateurs invoquent des croyances religieuses. Celles-ci, prétendument, leur donneraient le droit ou leur feraient même un devoir d’imposer manu militari un ordre moral de leur façon. L’émotion publique nous incite à réagir énergiquement. La raison en confirme la nécessité : il y va de notre survie car aucune société ne serait vivable qui laisserait les particuliers imposer leurs exigences par la violence.

Cependant, quelle que soit l’impatience de donner libre cours à notre indignation, frapper fort n’a de sens qu’en prenant soin de viser juste. C’est ici que nous commettons une bévue. Bévue fatale car au lieu de détruire l’ennemi, elle produit de graves dommages collatéraux.

Dans l’intention louable de respecter la liberté de religion reconnue à tout citoyen, on a cru ingénieux de distinguer, d’opposer même, islam et islamisme. On voulait ainsi laisser au seul islam la qualité de religion dont l’exercice est garanti par la Constitution et dénier à l’islamisme cette même qualité. Au musulman, respectable ni plus ni moins que tout autre citoyen, on s’est donc mis à opposer l’islamiste, personnage dangereux, ennemi de l’intérieur en puissance. Or on ne s’est pas avisé que les mots islam et islamisme, perçus longtemps comme synonymes, de même que musulman et islamite (Diderot, Voltaire, Renan, Gide ; voir le Grand Larousse), ne peuvent devenir clairement distincts pour tout le monde. Les termes islamique et musulman, islamite et islamiste sont d’ailleurs tous construits à partir de la même racine arabe s-l-m.

Il est vrai que les citoyens paisibles, libres comme nous tous de croire ce que leur dit leur conscience et de pratiquer une religion, doivent être radicalement distingués des fanatiques qui invoquent abusivement celle-ci pour couvrir leur projet politique d’un État autoritaire. Mais c’était une fausse manœuvre d’exprimer une différence si fondamentale à l’aide de termes si proches par leur forme. Et une absurdité d’espérer que la terminaison en -isme ou -iste serait perçue par tout le monde comme péjorative, alors qu’elle ne l’est pas dans les mots bouddhisme, hindouisme, calvinisme, christianisme, pragmatisme, socialisme, libéralisme, etc.

Leurs "frères" zélés

L’innovation est d’autant plus impuissante à séparer, dans l’opinion, les agressifs des croyants paisibles, que les premiers tendent à compromettre les seconds en se présentant comme leurs "frères" zélés. Et de leur côté, les intolérants de type xénophobe ou raciste voient d’un bon œil une confusion qui leur permet d’entretenir leurs préjugés.

Il serait certainement préférable, tout bien considéré, de renoncer aux termes islamisme, islamiste et de les remplacer systématiquement par fanatisme, fanatique. Il serait plus explicite d’y ajouter chaque fois "autoritaire" mais cette précision n’est pas indispensable, car véhément ou calme, le fanatique, par définition, ne fait aucune concession aux libertés d’autrui sur le chapitre de ses convictions et de ce qu’elles lui inspirent.

Certes, à l’occasion d’une enquête, il paraîtra souvent utile d’indiquer quelle religion ou idéologie particulière un autoritaire déterminé invoque pour justifier un comportement criminel. Mais même alors, au lieu de retomber dans l’ornière fatale en présentant ce fanatique comme musulman ou islamiste, on ne saurait trop recommander de préciser plutôt qu’il parle ou agit "au nom de", "en invoquant" l’islam, si telle est bien la couleur qu’il annonce. J’ajoute qu’il serait même plus clair de dire qu’un individu s’est fanatisé, est devenu un fanatique, plutôt que radicalisé ou devenu un intégriste. Ces derniers termes sont trop flous pour le distinguer des innocents dont il exploite abusivement les convictions en les déformant.

En s’y prenant mal pour séparer le bon grain de l’ivraie, on empoisonne les esprits en semant injustement la confusion, le ressentiment et la discorde, funestes à la coexistence pacifique dans une société composite.