Une opinion de Bernard Voz, Nathan Charlier, Benoît Pétré, du département des Sciences de la Santé Publique, Université de Liège.

De nombreuses déclarations entourant l’épidémie de coronavirus se colorent de réjouissances quant à ce qu’il restera une fois la crise passée. Pour les plus optimistes, le vécu de cette crise contribuera à une prise de conscience collective de la nécessité d’un changement de modèle sanitaire, mais aussi économique, écologique et social. On se réjouit de voir les services publics loués pour leur travail ; "personne, après ça, n’osera encore les mettre à mal". Comme on se réjouit de la réémergence des solidarités chaudes, de voir le jeune du rez-de-chaussée apporter du pain au voisin du troisième ; "le virus aura eu raison de l’individualisme rampant". Le système actuel en garderait des séquelles dont il ne se remettra pas.

Les inégalités et fractures renforcées

Dans un contexte de haute incertitude, rien n’est moins sûr. Ces prophéties enthousiastes se heurtent dès à présent à des vécus tout autres de l’épidémie. En effet, celle-ci contribue à renforcer des inégalités déjà bien présentes dans nos sociétés. Les conséquences directes des inégalités sociales sur la santé des individus sont depuis de nombreuses années bien documentées par la recherche en santé publique. Elles se manifestent de façon saillante dans la crise que nous traversons. Les sans-abri sont, comme toute l’année, confinés dans la rue, sans que des mesures structurelles soient prises pour les soustraire à la menace de contamination. Les professions qui continuent de travailler sont majoritairement celles dont les conditions de travail sont habituellement les plus préoccupantes : personnel soignant, ouvriers, caissières, petits indépendants. Les ménages dont les conditions de vie sont les moins bonnes sont également ceux pour lesquels le confinement est le plus problématique. La fracture numérique se renforce, par exemple pour les étudiants précaires devant suivre leurs cours à distance. Les femmes font face à une augmentation des violences conjugales dans plusieurs pays ; et de nombreuses autres situations d’inégalités pourraient être identifiées.

Que cette épidémie renforce des inégalités persistantes au sein de nos sociétés n’a rien de naturel, ni d’inéluctable. La réponse politique à la situation, visant dans un premier temps à réduire la propagation du SARS-CoV-2, peut y contribuer ou, au contraire, réduire ces inégalités. La mise à l’épreuve de notre système de santé publique offre l’opportunité d’analyser les ressorts de l’action. Or, il semble que la majorité des premières mesures, prises dans une optique de gestion de crise, se fonde sur des principes d’action fort éloignés des lendemains qui chantent annoncés.

Les caractéristiques de cette gestion de crise

Le premier trait fort de la gestion de cette crise se donne à voir comme une politique indifférenciée. Le virus ne faisant pas de distinction entre les humains ou les groupes sociaux, l’action publique pour le contrer ne doit pas en faire non plus. Or la liberté réelle des individus face aux mesures prises par les gouvernements n’est évidemment pas la même pour toutes les strates de la population. La mesure phare du confinement ne se vit pas de la même façon selon la position occupée dans la société, selon les ressources auxquelles on a accès. Les personnes qui osent braver l’interdit se voient pourtant de façon indifférenciée taxées d’irresponsables, d’égoïstes. La responsabilisation individuelle est bien au cœur de la gestion de la crise. Chacun est prié de faire face, quels que soient ses moyens et conditions de vie.

La seconde caractéristique marquante de cette gestion de crise est l’hyper mobilisation de la notion d’utilité comme critère d’évaluation de ce qui est permis et de ce qui ne l’est pas. Cette utilité permet tout à la fois de décider de nos déplacements individuels et du maintien de l’activité de certains secteurs. Pourtant, sous des couverts d’objectivité, le critère d'utilité n'a rien d’univoque. Décider de ce qui est utile à qui et à quoi est bien un enjeu politique majeur : cela affecte de manière inégale les citoyens, entre ceux qui continuent à travailler en présentiel et font face aux risques de contamination parce qu’actifs dans un domaine "essentiel" et ceux dont les activités, déplacements et contacts sociaux se réduisent drastiquement. L’action individuelle et collective se trouve ainsi évaluée uniquement à l’aune des fins qu’elle poursuit. Surtout, vivre sous la contrainte utilitaire semble nous limiter fortement l’accès à l’espace public, dont la fonction est pourtant émancipatrice. Son corollaire, le repli sur l’espace privé, ne peut que contribuer à renforcer des inégalités qui structurent la société et affectent déjà la santé en temps normal.

Emprunter d'autres voies

Si les premiers temps de l’urgence ont nécessité la prise de mesures fortes et brutales, il revient à nos gouvernements d’emprunter au plus vite d’autres voies pour ne pas que la crise sanitaire que nous traversons engendre, ou perpétue, une crise sociale aux multiples facettes. L’action publique teintée d’individualisme et d’utilitarisme telle que nous la vivons actuellement n’est en rien annonciatrice d’un changement. La fin que nous poursuivons, l’éradication de l’épidémie, ne doit pas gommer les nécessaires débats quant aux chemins que nous empruntons pour y parvenir. Ces débats doivent être informés par des expertises multiples faisant écho aux vécus pluriels de la crise, qu’elles soient citoyennes, associatives, scientifiques. Cela permettra d’enrichir les processus de décisions et d’en augmenter la transparence. Aussi profitables soient-ils, les pouvoirs spéciaux dont est maintenant doté le gouvernement ne doivent surtout pas lui servir d’œillères. Le contexte de la crise nous donne l’opportunité de modifier nos principes d’action. Après, il sera trop tard.