Une chronique de Charles Delhez.

Le secret de l’avenir est le trépied constitué par la société, la personne et l’environnement.

Le monde de l’entreprise cherche à évoluer. Ces lieux de production sont en effet une des clés de notre avenir, pour le meilleur et pour le pire. Le pire est hélas trop souvent une réalité : le productivisme, l’épuisement des ressources naturelles, la robotisation excessive, l’instrumentalisation des "ressources" humaines ne menacent-ils pas cet univers ? Tant que le profit est possible et que les actionnaires sont satisfaits, trop de managers n’hésitent pas, peu importent les dégâts collatéraux. L’état de la planète, la vie spirituelle, la créativité, la qualité de vie, le bien-être des collaborateurs n’entrent guère en considération. Le burn out, mot assez récent (1969), est maintenant sur toutes les lèvres. Caricatural ? On aimerait le penser. Certains disent que ce capitalisme-là entre dans sa phase finale. On l’espère.

L’histoire de notre société ultra-libérale a connu trois étapes. Le XIXe siècle a pris conscience de la misère ouvrière et a rêvé d’une société sans classe, le XXe s’est rappelé l’importance de la personne et le XXIe siècle découvre les limites de notre terre et de ses ressources. Nous assistons, horrifiés, à la destruction de notre environnement. À chaque fois, heureusement, des hommes et des femmes, des associations, des courants sociaux ont porté ces idéaux. Ainsi - si l’on peut se permettre une simplification historique -, la crise ouvrière a vu la naissance des syndicats ; la personne humaine a été remise au centre dans la seconde moitié du siècle dernier ; les initiatives écologiques se font nombreuses en ce début de millénaire.

Des pas en avant ont donc été faits. Mais tout est toujours à reprendre à chaque génération. Notre monde mondialisé est de plus en plus dual, la personne s’est muée en un individu-roi et, malgré les marches nombreuses et les discours alarmants, l’exploitation outrancière de la Terre se poursuit. Notre modèle d’"obsolescence programmée" multiplie les déchets et gaspille les ressources. Depuis le 29 juillet dernier, nous consommons ce que la terre pourrait nous offrir en 2019 ; en Belgique, ce "dépassement global" a eu lieu le 6 avril. Le secret de l’avenir est ce trépied constitué par la société, la personne et l’environnement. À quand donc la découverte qu’il n’y a pas incompatibilité entre la croissance économique - exigence de la logique entrepreneuriale - et ces trois pieds qui donnent une assise au monde de l’économie ?

C’est en lisant le dernier livre de Michel Damar (1) que je me suis fait ces réflexions. Un livre de plus - mais il n’y en a pas encore assez - qui donne des clés pour ouvrir le monde de l’au-delà de la transition. Et cet auteur - qui avait signé, en 2013, Diriger à la lumière de l’Évangile - y actionne heureusement la dimension symbolique, n’hésitant pas à faire appel aux maîtres spirituels de différents univers culturels, ce patrimoine trop oublié. Quand il s’agit de prendre conscience des enjeux actuels, on ne peut faire fi du langage symbolique, cette capacité humaine de ne pas seulement comprendre, découper, déconstruire en "idées claires et distinctes", mais d’exprimer des sentiments et des idéaux à travers l’art, la littérature, la spiritualité. Il convoque aussi la nature pour illustrer ses propos de manager, elle qui est si riche en créativité et en adaptation.

Comme dans tout ouvrage un peu lucide aujourd’hui, l’auteur rappelle l’urgence. Oui, une société doit être rentable, mais sur le long terme. La durabilité est la question le plus inquiétante de notre civilisation. Il faut sans traîner changer de paradigme - pas moins - car "la vitesse à laquelle le curseur va se déplacer sur la ligne du temps qui relie le paradigme ancien au paradigme nouveau (décidera) de l’avenir de l’entreprise et, osons l’écrire, de l’avenir de l’humanité". Merci, Michel.

(1) L’entreprise aux portes de l’humain. Huit clés pour placer la personne au cœur de l’organisation, Michel Damar (avec Joseph Pirson), Presses universitaires de Namur, 2019. Voir aussi Jacques Crahay, La Libre du 10 octobre.