Une opinion de Michel t'Kint de Roodenbeke, banquier d'investissement à la retraite, expert indépendant en évaluation de la criminalité et lutte contre le blanchiment et la corruption.

Les pays européens ont dans leurs cartons de superbes projets en attente de financement. Ces derniers pourraient pourtant être financés par la Banque européenne d’investissement. Explications.

Il y a quatre ans, sous le titre, "A-t-on jeté 1000 milliards d’euros par les fenêtres", je dénonçais le financement de la Banque centrale européenne (BCE) par rachat de dettes souveraines et autres titres obligataires. Je posais la question : n’y a-t-il pas moyen d’utiliser cet argent autrement ?" (cf. Trends du 15 septembre 2016).

Ce gaspillage de moyens a ses limites au-delà desquelles l’efficacité du système disparaît. L’intervention depuis 2015 de la BCE devait servir à donner du temps aux pays membres de l’Union d’ajuster leurs politiques économiques et fiscales, ce que la plupart ont, hélas, gaspillé. Depuis lors, où sont-ils, les résultats tant attendus et… promis ?

Aujourd’hui c’est un gouffre économique auquel nous allons être confrontés. Ce Covid-19 est-il salutaire pour prendre enfin conscience que faire tourner la planche à billets par le rachat de dettes, toute chose ayant ses limites, va se solder par un résultat négatif quant au souhait de relance de l’économie et de "création de richesses" pour l’ensemble des citoyens de l’Union européenne ? La BCE vient de lancer un second programme de rachat massif de dettes. À court terme, l’intervention massive de la BCE est indispensable pour assurer les interventions des gouvernements nationaux pour soutenir leurs citoyens. Mais à moyen et long termes ? Quelle est notre stratégie européenne ?

Utiliser au mieux la manne

Nombreux sont les économistes qui ont écrit que le programme d’assouplissement quantitatif (le quantitative easing, dans leur jargon) n’a pas donné les résultats attendus. Déjà en 2016, en dehors du cercle des banquiers centraux, de plus en plus de voix se sont élevées pour dire que l’on pourrait faire un meilleur usage de ces 1000 milliards. Pourquoi dès lors ne pas voir les choses autrement ? Pourquoi ne pas réfléchir à l’utilisation différente de cette manne, de revoir nos credo (ceux des économistes et eurocrates) et nos sacro-saintes règles budgétaires devenues inefficaces ?

Je voudrais suggérer une tout autre approche. Tous nos pays d’Europe ont dans leurs cartons des projets superbes en attente de financements, et dont la finalité va dans le sens d’un meilleur respect de notre environnement, d’une volonté de favoriser la transition économique, d’un enrichissement économique pour tous. Hélas, les moyens manquent dans les budgets nationaux.

Pour ne citer que quelques projets potentiels, il y a des extensions de réseaux de métro, la création ou l’extension de lignes RER, la construction de tunnels, de routes, de viaducs, l’enfouissement de lignes électriques à hautes tensions, la construction de lignes européennes de ferroutage, d’infrastructures portuaires ou aéroportuaires, etc. À titre d’exemples, je citerai le tunnel Lyon-Turin ou encore la ligne à haute tension entre la France et l’Espagne sous le golfe de Gascogne.

Le coût n’est pas un argument

Vous me direz que tout cela a un coût, oui, c’est exact ; seulement ces projets sont économiquement rentables et s’autofinancent, et, par conséquent, le coût (même exorbitant) n’est pas un argument valable.

Prenons deux exemples bien connus. Premièrement, le viaduc de Millau (département de l’Aveyron - France), inauguré en 2004. D’un coût de 320 millions d’euros, il se rembourse grâce aux droits de passage, en augmentation de 70 % depuis l’inauguration. L’État français a accordé à la société Eiffage une concession privée pour 75 ans. La rentabilité de ce viaduc est une manne financière… pour la société exploitant le viaduc et ses actionnaires.

Autre exemple, l’Øresund, pont-tunnel long de 16 km, achevé en 1999, le plus long du monde à l’époque, relie le Danemark et la Suède. C’est une merveille technologique aux dimensions pharaoniques. Les tarifs sont à la hauteur des défis relevés. Son coût, environ 30 milliards de couronnes suédoises. D’ici 2030, grâce aux péages, il aura été remboursé.

Ces exemples de réalisations "payantes" sont loin d’être les seuls à avoir vu le jour en Europe. Il en existe bien d’autres dont l’Eurotunnel, les tunnels Prado à Marseille, le tunnel du MontBlanc, les autoroutes à péages en France (stupidement privatisées), les infrastructures portuaires.

Financer ces projets

Ce que je suggère, c’est une autre approche concernant le financement de ces énormes projets. Tous les projets dont la viabilité économique est avérée pourraient être financés, sans limite de montants, j’insiste, par la Banque européenne d’investissement (BEI), laquelle se rembourserait non pas uniquement sur les droits de passage (les ponts ou tunnels), les billets (métro et voies de chemins de fer), les droits d’accostage, les tarifs d’électricité, etc., mais également, et c’est important (certains vont hurler !), sur les TVA et recettes fiscales prélevées durant toute la durée des travaux. Une partie de cette TVA irait à l’État européen concerné et l’autre partie (au minimum 50 %) serait versée sur le compte de l’ouvrage ouvert auprès de la BEI. Il en irait de même pour les impôts prélevés sur les salaires de tous ceux et celles qui sont sur le payroll de l’ouvrage. Cela représentera une masse non négligeable qui raccourcira la durée du remboursement. En contrepartie, l’État initiateur du projet et l’économie locale profiteront de l’ensemble des recettes indirectes (investissements, emprunts, achats, dépenses effectuées par les salariés du projet, et ceux-ci sont très nombreux et variés).

Tous ces projets, une fois approuvés par un comité d’experts de la BEI pour leur viabilité économique, n’entreraient évidemment pas en ligne de compte des déficits publics. Par contre, dès que le financement du projet par la BEI aura été remboursé, les recettes, quelles qu’elles soient, iront au pays européen concerné. Il serait alors bien mal avisé d’en céder la concession au privé (pour équilibrer ses comptes de l’année) puisqu’il en retirera une belle rentabilité sans y avoir mis un cent !

Les conditions

Soyons bien clairs, une des conditions d’éligibilité des projets soumis inclura leur mise en œuvre par des entreprises et de la main-d’œuvre exclusivement européennes. Cette création de richesse doit impérativement se retrouver chez nous. Ne sommes-nous pas, en tant que citoyens européens, les actionnaires (indirects) de la BEI ?

Si cette autre approche de relance de l’économie voit le jour, que l’ensemble bénéficie d’une totale transparence quant à la fiabilité et la pérennité des projets, quelle pourrait être la réaction des marchés financiers, des acteurs économiques ? Voici une relance économique qui se verra dans le quotidien des gens, dans les résultats de nos entreprises, dans l’accroissement des recettes de chaque État concerné. Et nos banques ne resteront pas en reste, bien au contraire : elles pourront accorder des prêts (quasi sécurisés) aux entreprises, aux sous-traitants de tous ces futurs projets ainsi que des prêts (toutes formes confondues) aux particuliers qui y auront été engagés. Alors… ?

Si l’on pouvait faire se rencontrer ces besoins d’investissement et leurs financements par la BEI, l’Europe disposerait d’un formidable levier pour gérer sa croissance et son développement, pour sa transition écologique et cela pour les dix à quinze années à venir…. Yes we can !

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Relancer l’économie européenne autrement".