Le 28 juillet 2010, il y a exactement dix ans, l’Onu reconnaissait le droit humain (universel, indivisible et imprescriptible) à l’eau potable et à l’assainissement. La situation aujourd’hui reste dramatique : 2,2 milliards de personnes ne savent pas ce qu’est l’eau potable ; 4,2 n’ont pas d’accès aux toilettes et aux services hygiéniques ; plus de 9 millions d’enfants de moins de cinq ans meurent chaque année à cause de maladies dues, entre autres, à l’absence d’eau saine. Se laver les mains est impossible pour des centaines de millions d’êtres humains avec les conséquences que l’on sait en cette période de pandémie (2).

L’eau utile aux usages humains est devenue de plus en plus rare. Fleuves, lacs et nappes phréatiques meurent asséchés par les prélèvements déraisonnables d’eau, empoisonnés par des pollutions et des contaminations, suffoqués par des déchets. Les sécheresses touchent un nombre croissant de régions du monde (y compris en Amazonie). La dévastation de forêts et la dégradation des sols jouent un rôle majeur à cet égard. Enfin, plusieurs grandes villes côtières dans le monde sont menacées par des inondations suite à la hausse du niveau des mers. Jakarta est déjà en voie d’être abandonnée (3).

L’eau finance l’eau

Dans ce contexte, parler de droit à l’eau et à l’assainissement est un euphémisme. Qui plus est, on annonce que la pénurie d’eau va s’aggraver. Parmi les causes, la croissance de la population mondiale (un million d’Américains consomment plus que 80 à 100 millions d’Indiens !) et le changement climatique, résultat de dévastations environnementales dues principalement à un système techno-économique dominant et violent, prédateur des ressources de la Terre jusqu’à leur épuisement. Dans un système profondément inégal comme celui que nous connaissons, la stratégie de la résilience (la capacité de s’adapter à une situation de pénurie d’eau et d’y résister grâce à l’innovation technologique et aux moyens financiers) n’est pas une solution pour le grand nombre (4).

Le concept même de droit fondamental à l’eau potable et à l’assainissement pour tous a été remplacé par celui d’accès à l’eau équitable et à prix abordable. Dans le cadre des 17 objectifs du développement durable de l’Agenda 2030 de l’Onu, l’objectif 6 concerne l’eau et est ainsi formulé : "6.1 : D’ici à 2030, assurer l’accès universel et équitable à l’eau potable, à un coût abordable" ; sans faire référence au droit à l’eau.

En choisissant les termes "accès équitable à prix abordable", il n’y a plus d’obligation à charge de l’État. On sort du domaine du droit pour tomber dans le champ des besoins d’eau à satisfaire en fonction de l’accessibilité économique, politique et sociale des consommateurs (familles, entreprises.) En principe, le prix "abordable" est fixé par les gestionnaires des services hydriques selon des critères définis par les autorités publiques de manière à garantir aux gestionnaires des gains financiers adéquats. Qu’ils soient privés ou publics, les gestionnaires font de l’argent avec l’eau nécessaire à la survie ! L’eau finance l’eau.

Quatre transformations structurelles

Cette profonde mutation culturelle et politique vers le productivisme et l’utilitarisme a été possible en raison de la conjonction entre quatre transformations structurelles : la marchandisation de la vie (tout est devenu marchandise) ; la privatisation de tout bien et service (surtout la santé) ; la libéralisation et dérégulation de toute activité économique au nom de la libre gouvernance entre porteurs d’intérêts (les fameux stakeholders) et, enfin, la financiarisation de l’économie qui a soumis les grandes décisions en matière d’allocation et utilisation des ressources disponibles aux logiques financières de rendement et d’efficience à court terme.

Résultat : il n’y a plus de véritables biens et services communs, ni de biens réellement publics. L’État public est de plus en plus privatisé, ses pouvoirs ayant été transférés à des sujets privés. En 1980, la Cour suprême des États-Unis a légalisé la brevetabilité du vivant à titre privé et à but lucratif. La brevetabilité des algorithmes (l’intelligence artificielle - IA) a commencé même avant. Le secteur privé possède plus de 50 000 brevets sur le vivant et autant, dans le domaine de l’IA.

En 1992, à l’occasion de la Conférence internationale de l’eau à Dublin, en vue du premier Sommet de la Terre à Rio de Janeiro, la résolution finale affirmait déjà que l’eau ne devait plus être considérée comme un bien social, un bien commun, mais comme un bien économique privé, soumis aux règles de l’économie de marché. La soif d’eau nécessaire à la vie des êtres humains a cédé le pas à la soif d’eau utile aux activités économiques pour renforcer la compétitivité et le profit. Pire encore, en 2002, lors du deuxième Sommet de la Terre à Johannesburg, il a été déclaré qu’il fallait donner une valeur monétaire à la nature en calculant les coûts et les bénéfices des services "environnementaux" rendus par celle-ci. Le secteur de l’assurance face aux incertitudes et aux risques climatiques (sécheresses, inondations, cyclones…) est l’un des secteurs rentables en pleine expansion. La monétisation de la nature (nature pricing, nature banking) et la brevetabilité du vivant ont tué toute forme d’économie du bien commun, des biens publics, de l’économie sociale et solidaire en dehors des microréalisations.

Pour la re-municipalisation de l’eau

La gestion des conditions de vie qui sert à l’intérêt général a échappé aux pouvoirs publics. Pouvons-nous dire adieu au droit universel effectif à l’eau ? Oui, si on ne renverse pas les situations et les tendances décrites. Il faut libérer la société et l’État de leur privatisation et financiarisation. Il faut construire la société des biens communs et des biens publics coopératifs mondiaux. Il est urgent de construire le système politique public mondial fondé sur la sauvegarde, le soin et la promotion de la vie et des droits à la vie. Il faut créer un Conseil mondial de la sécurité hydrique. Il faut repenser le rôle de la finance et de la technologie. La re-municipalisation de l’eau est fondamentale, surtout si sa gestion est financée par la fiscalité et non pas par les revenus produits par la vente des services hydriques, même à prix abordable. Le devenir de l’eau et du droit à la vie passe par une culture politique et sociale guidée par la volonté de vivre ensemble dans le respect des droits de tous les habitants de la Terre.

Liste complète des signataires


L’opinion est signée par 67 autres signataires issus de 21 pays. Retrouvez la liste complète sur lalibre.be ou au lien suivant : https://urlz.fr/dwHd

(2) : "De l’eau pour freiner le coronavirus", consulté sur le site des Nations unies.

(3) : Rapport Giec : "Océan et changement climatique : les nouveaux défis", ocean-climate.org

(4) : Devinez quels pays et quels groupes sociaux seront résilients en 2030. Riccardo Petrella, "Eau et résilience. Les stratégies des dominants en question", https://urlz.fr/dwHz, et du même auteur, "La sécurité hydrique pour tous les habitants de la Terre", https://urlz.fr/dwHC

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "L’eau, il faut republiciser l’État"