Une opinion de Jacques Toussaint, historien de l'art et président de l'ASBL Art Research Institute.

L’éternel conflit entre les Anciens et les Modernes n’a pas lieu d’être ici. Il n’y a pas d’art ancien et il n’y a pas d’art moderne, il y a l’Art. Il en découle que les créateurs se comprennent quelle que soit la période où ils pratiquent leur discipline artistique.

En élargissant la réflexion, nous nous apercevons que ce qui permet d’apprécier les œuvres du passé ou celles d’aujourd’hui, c’est le Beau, qui est la conséquence de la divine proportion dont les théories ont été développées par le moine franciscain Luca Pacioli (vers 1445-1517), à la fois théologien, philosophe et surtout mathématicien. De divina proportione (Venise, 1509) traite en effet uniquement de mathématiques et l’auteur reprend les travaux d’Euclide (Éléments, XIII, 13-18). Du chapitre XXIV au chapitre LXXI, il s’intéresse aux particularités des corps réguliers platoniciens, ainsi qu’à leur inscription soit dans une sphère, soit les uns dans les autres. Il aborde les corps de soixante-douze bases, les corps oblongs, les colonnes polygonales et toutes sortes de pyramides. Léonard de Vinci illustre l’ouvrage de L. Pacioli par des dessins présentant soixante polyèdres et collabore à la partie relative au corps humain. La publication n’évoque cependant pas le beau mais Dieu au travers des mathématiques. La théorie des nombres, et en particulier celle de la Section d’or, y est explicitée. Nous voilà dans le vif du sujet.

Les rapports qui expliquent l’harmonie

M. Neveux et N.E. Huntley ("Le Nombre d’or. Radiographie d’un mythe" suivi de "La Divine Proportion", Paris, 1995, p. 9) estiment que l’expression "nombre d’or" évoque encore dans l’inconscient collectif la loi unique d’une harmonie universelle et le symbole même du beau. Certains estiment que ce nombre est trop doré pour être honnête.

Pour notre part, nous défendons l’idée que tout repose sur une équation X = (1 +√(5^))/2 = 1,618034 correspondant à une proportion considérée comme particulièrement esthétique. C’est le nombre d’or désigné par la lettre phi, qui est la vingt et unième lettre de l’alphabet grec. Dans la nature, d’ailleurs, la théorie des nombres, et en particulier celle de la sectio aurea ou section d’or, permet de calculer la spirale sur laquelle s’enroule un coquillage aussi bien que la montée hélicoïdale des points d’implantation des rameaux sur une tige.

Albert Dürer, ayant fait le voyage d’Italie, a côtoyé Luca Pacioli, ce qui n’est pas sans influence. Il se considère d’ailleurs comme un peintre géomètre et ses théories sont exposées dans son traité De la règle et du compas. A. Dürer accorde une grande importance aux fondements géométriques de l’art en s’appuyant sur Les Éléments d’Euclide, dont il a acheté une traduction latine à Venise en 1507. C’est un adepte de la pensée abstraite, de telle sorte qu’il définit le point comme ce qui n’a ni hauteur, ni longueur, ni largeur, ni épaisseur.

La ligne en "S"

La géométrie pose des formes, dont on peut calculer mathématiquement les rapports. Il existe en effet des rapports savants de longueur, des proportions exactes qui seules peuvent expliquer la qualité si rigoureuse de l’harmonie. En réalité, que ce soit des représentations figuratives ou abstraites, toutes créations comportent toujours des schémas géométriques sous-jacents. La Vénus stéatopyge gravettienne de Lespugne, qui est une des plus anciennes sculptures de l’humanité, montre une forme féminine s’inscrivant à l’intérieur d’un losange à tel point que la partie du haut, achevée par la tête, répond symétriquement à la partie du bas, qui s’affine par les pieds.

L’utilisation d’une ligne parfaite, en "S" par exemple, est une des clés de l’harmonie. L’esprit est dérouté face à des lignes raides et cassantes. L’aisance mentale est une condition pour vivre la grâce et arriver à la beauté.

Le peintre anglais William Hogarth (1697-1764) dans The Analysis of Beauty (Londres, 1753) exalte cette ligne en "S" comme le tracé le plus accompli et l’appelle la Ligne de beauté. Cela s’applique aussi bien aux formes du corps humain qu’à celles d’une fleur, d’un drapé, du profil d’un meuble… Ce jeu de courbes et de contre-courbes fait naître des formes pleines de grâce. C’est ainsi que certaines formes nous satisfont, non point tant par l’aisance musculaire que nous éprouvons à les suivre du geste, mais par l’aisance mentale que nous constatons à les penser. La géométrie occupe une place importante dans ce processus de satisfaction esthétique, c’est elle qui régit ce Beau.

L’académicien René Huyghe ("Les Puissances de l’image, bilan d’une psychologie de l’art", s. l., 1969, p. 39) rejoint notre propos en ces termes : l’art gothique, à mesure qu’il se raffine, donne libre cours à l’ondulation des courbes flamboyantes ; mais l’album de l’architecte Villard de Honnecourt, datant du XIIIe siècle et conservé à la Bibliothèque nationale, témoigne que le sculpteur de ce temps préparait ses œuvres, qui apparaîtraient à l’exécution réalistes, en les ramenant au schéma, à des triangles, des carrés, des étoiles, des croix diversement assemblés. La floraison du réel que nous goûtons par ailleurs apparaît comme expliquée par une substructure presque abstraite. On a pu parler de "précubisme" devant Les Bizarreries de Bracelli qui, au XVIe siècle, ramènent le corps humain à un assemblage de parallélépipèdes diversement combinés.

P.-P. Rubens professe quant à lui qu’on peut réduire les éléments ou principes de la figure humaine au cube, au cercle ou au triangle. Plus tard, Paul Cézanne n’était certainement pas un précurseur lorsqu’il déclare qu’il est nécessaire de traiter la nature par le cylindre, la sphère, le cône.

Les lois éternelles

Tracés, surfaces, volumes, proportions enfin offrent ainsi aux jeux de la plastique des ressources infiniment vastes. L’utilisation judicieuse de ces éléments engendre une œuvre harmonieuse et belle. Que l’on récite la Nature ou que l’on s’attache à des recherches abstraites, les lois restent les mêmes.

Nous sommes à nouveau en phase avec René Huyghe, qui insiste sur le fait qu’il n’y a pas d’art moderne, il n’y a pas d’art ancien, il n’y a que des lois éternelles, réincarnées, de même que les générations d’une même famille perpétuent et diversifient les types héréditaires. On parle alors du même sang. L’art, lui aussi, fait couler un sang unique derrière ces visages divers, qu’il colore et qu’il anime.

Chapô et intertitres sont de la rédaction.

Pour plus de développements, voir J. Toussaint, "Le beau, c’est l’éclat du vrai", dans J. Toussaint (dir.), "De la ligne au mot avec Kinga et Anatoly Stolnikoff", Namur, 2009, pp. 7-18.