Une opinion de Luc de Brabandere, philosophe d’entreprise.

La scène se passe à l’école primaire. Des enfants doivent compléter la phrase "Le chat a… pattes et l’oiseau en a…". Consciencieusement, les élèves rajoutent un 4 et un 2 dans les espaces pointillés. Mais l’un d’entre eux répond autre chose. Sur sa feuille le professeur lit : "Le chat a mal aux pattes et l’oiseau en a de la peine"

Alors cet élève est-il moins intelligent que les autres ? Bien sûr que non. Il a une intelligence différente à coup sûr, plus rare probablement. Il ne pense pas de la même manière que la majorité de ses condisciples, mais qui donc pourrait prouver qu’il pense moins bien ? Il faudrait d’abord convenir d’un instrument de mesure, et il n’existe pas.

Les tests dits "d’intelligence" ne donnent que peu d’informations sur les capacités intellectuelles. C’est un peu comme si on voulait estimer la valeur d’une maison en se basant sur le contenu du frigo. Ces tests datent d’une époque ou l’intelligence était pour l’essentiel réduite à la capacité logico-mathématique de calculer, classer, extrapoler ou déduire. Et c’est alors que fut inventé le "quotient intellectuel" supposé la mesurer. Caricatural sans doute, mais il y eut pire, il y eut même des tentatives pour corréler l’efficacité intellectuelle à des indices morphologiques comme le poids du cerveau ou la forme du crâne !

Le QI ne mesure ni l’intelligence ni l’habilité cognitive d’un individu, tout au plus évalue-t-il parfois sa capacité à les utiliser. Un test d’intelligence ne la teste pas, il permet - dans les seuls domaines où une forme de logique est présente - de voir si celui qui passe le test pense comme celui qui l’a conçu. Et ceux qui cherchent les points communs à tous les génies - et veulent nous expliquer comment penser comme eux - perdent leur temps.

Le QI ne mesure pas l’intelligence car elle est multiple, et vouloir l’évaluer passerait par une nécessaire mise au pluriel. Il en va des intelligences comme des groupes sanguins, il n’y en a pas de meilleures mais il y en a qui sont plus fréquentes. Et la question du niveau d’intelligence d’un individu est moins importante que celle de savoir quel est son type d’intelligence.

Intelligences multiples

Heureusement, depuis les années 80 et les travaux comme ceux du psychologue américain Howard Gardner, plus personne ne conteste la pluralité des intelligences et la nécessité de les combiner.

Meilleure nouvelle encore, les théories des intelligences multiples sont aujourd’hui… multiples ! Même Howard Gardner a dû en rajouter une depuis sa première liste. Et il n’est bien sûr pas nécessaire de faire un choix entre toutes les catégorisations proposées.

En plus des capacités déductives, mathématiques et logiques, observons à titre non exhaustif :

- l’intelligence musicale, qui est sensible aux sons et aux rythmes. Elle en cherche les significations et imagine d’autres arrangements;

- l’intelligence corporelle, qui libère le potentiel de toutes les parties du corps. Elle organise la séquence de mouvements la meilleure pour résoudre un problème particulier;

- l’intelligence relationnelle ou émotionnelle, qui identifie chez l’autre les sentiments et intentions. Elle perçoit ce qui est important pour négocier, coopérer et interagir;

- l’intelligence visuelle, qui raisonne en trois dimensions. Elle nous permet d’imaginer avant de construire, de déplacer les objets dans l’espace, de voir ce qu’il nous est demandé de penser;

- l’intelligence du langage, qui réfléchit avec les mots. Elle peut même en produire de nouveaux, si nécessaire.

On pourrait en évoquer d’autres, mais le message est déjà suffisamment clair à ce stade. Seule une toute petite partie de ces fonctions est programmable et pourra(it) être effectuée par une machine.

Un ordinateur peut reconnaître un visage, mais il ne peut le trouver beau. Un ordinateur a de la mémoire, mais il ne peut avoir de souvenirs. Il peut produire des images, mais n’a pas d’imagination. Un ordinateur peut apprendre de ses erreurs, mais il ne peut les regretter. Il peut comparer des idées, mais il ne peut en avoir. Il peut relier des concepts, mais ne peut conceptualiser.

Ce qu’on appelle "intelligence" n’est pas une faculté unique, mais bien un ensemble de compétences, innées ou acquises, qui nous demande à la fois de savoir et d’ignorer, de s’émouvoir et de se détacher, de questionner et de répondre. Ces compétences sont indissociables d’étonnements, de sensations, d’intuitions, de rires.

Un double niveau de métaphore a envahi le langage. Le premier ne dérange pas et peut même être utile. Parler de véhicule intelligent, d’habit intelligent ou de prothèse intelligente stimule la créativité et donne certainement des idées pour rendre ces objets plus efficaces, réactifs ou adaptés à un utilisateur précis.

Mais le deuxième niveau est plus délicat. Quand on parle de ville ou d’entreprise intelligente, quand on évoque l’intelligence collective ou l’intelligence des foules, cela ressemble à un message de démission de l’individu. L’homme serait dissous dans une structure d’un niveau supérieur, ne serait plus coupable de rien, il pourrait se décharger de sa responsabilité de citoyen, de parent, ou de consommateur.

Entre fascination et inquiétude

L’essence de l’intelligence est d’être humaine, et elle ne peut être artificielle. Si elle le devenait, c’est que nous aurions renoncé à utiliser la nôtre. Mais périodiquement le sujet revient dans les médias. "The Economist" en a fait récemment une couverture, "Le Monde" y a consacré plusieurs articles. Il suffit qu’un ordinateur ait battu un être humain dans un jeu ou un autre, qu’un constructeur ait envie de se faire un peu de publicité, ou qu’un milliardaire illuminé se croit investi d’une mission, et voilà le vieux mythe revenu sur les tablettes. Entre fascination et inquiétude, revoilà un utilisateur qui croit que la relation à la machine peut s’inverser.

L’ordinateur peut nous libérer de nombreuses tâches fastidieuses, mais ne nous rendra pas libre pour autant. Il peut nous aider à prévoir, mais pas à vouloir. Il peut nous aider à trouver une information, mais ne nous dira pas quelle information chercher. Il peut analyser la direction des choses mais ne peut en connaître le sens.

L’intelligence artificielle n’est pas plus possible que le mouvement perpétuel ou la langue universelle. André Gide disait en 1909 : "Il n’y a pas d’intelligence; on a l’intelligence de ceci, de cela." Ajoutons aujourd’hui, fermement : il n’y a pas d’intelligence artificielle; on a des outils de plus en plus puissants qui nous permettent de faire ceci, de faire cela.