Une chronique d'Éric de Beukelaer.

Il y a cinquante ans, s’éteignait Churchill. C’était le 24 janvier 1965, au jour et à l’heure près, septante ans après son père. Lord Randolph, qui fut parlementaire et ministre, n’avait jamais cru en ce fils brouillon et turbulent.

Winston - lui - quémanda toute sa vie durant, la reconnaissance posthume d’un géniteur qu’il avait pourtant totalement surclassé.

En 1947, le sauveur de la civilisation exprima cette quête avec pudeur, en écrivant "The Dream" - un récit trop intime pour être publié de son vivant : Comme en rêve, un portrait de son père lui parle pour se faire expliquer l’état du monde. Winston répond, en taisant sa place dans l’histoire - se présentant comme simple chroniqueur de presse.

Ce à quoi son père conclut : "Finalement, je me demande pourquoi tu n’es pas entré en politique. Tu aurais pu te rendre utile. Qui sait ? Tu te serais peut-être même fait un nom."

Se faire un nom… Winston y songea dès sa jeunesse. Petit-fils de duc et d’un self made man yankee, il se situa sa vie durant - simultanément - au cœur et à la marge de l’establishment.

Elève chaotique, militaire casse-cou, correspondant de guerre insatiable, il n’entre au Parlement qu’après la mort prématurée de son père - pour faire une carrière encore plus imprévisible que lui.

Chose inédite dans les annales du Parlement - l’homme change deux fois de parti. "Certains changent d’idées pour rester fidèle à leur parti. Moi, je change de parti pour rester fidèle à mes idées", plaisantera-t-il.

Brillant orateur et génial touche-à-tout, il imagine les tanks, les services secrets, le développement de l’aviation, le soutien à la politique arabe de Lawrence d’Arabie, la paix d’Irlande avec Michael Collins, les barges de débarquement, etc.

Un esprit aussi foisonnant se paie par une carence de stabilité émotionnelle, que champagne, whisky et peinture n’arrivent pas toujours à masquer. C’est surtout l’action et le danger qui le protègent du "chien noir" qui le hante - la dépression.

Son intelligence émotionnelle hors du commun en fera l’homme qui - mieux que quiconque - aura lu et compris "Mein Kampf".

En 1935, il écrivit dans le Strand Magazine "la vérité sur Hitler", un article qui fit grand bruit. Churchill avait donné un nom et un visage à son destin : "Je ne hais personne", disait ce caractère bienveillant envers lui-même et les autres, "Sauf Hitler. Mais ça, c’est professionnel."

Elu en 2002 le Britannique le plus important de tous les temps, Churchill jouit du statut d’icône de l’histoire. En 1980, il me fut pourtant donné d’écouter la charge de l’historien britannique, David Irving. Cet admirateur du Führer voit en Winston Churchill un criminel de guerre et le fossoyeur de l’Empire (Churchill’s War, deux tomes publiés en 1991 et 2001). Son argument : "En 1940, Hitler souhaitait la paix et Churchill la guerre." Irving a raison et de Gaulle le souligna lorsqu’en 1943, il fit au Premier ministre britannique, le plus beau des compliments : "Vous êtes cette guerre." L’homme au cigare s’est régulièrement expliqué de son choix de guerre totale : "La tactique du Führer est d’affaiblir ses adversaires - un par un - en signant la paix, pour neutraliser et puis asservir."

Voilà pourquoi, Churchill conduit résolument son pays vers "sang, sueur, labeur et larmes". Et souligna dans son discours aux Communes du 18 juin 1940 : "De cette bataille dépend le sort de la civilisation. […] Si nous parvenons à lui tenir tête, toute l’Europe pourra être libérée et le monde s’élèvera vers de vastes horizons ensoleillés."

La Seconde Guerre mondiale marqua le déclin de l’Empire britannique, mais elle fut aussi - selon les termes de son chef - sa plus belle heure. Paraphrasant le Grand Homme, je conclus donc : "Never in the field of human conflict was so much owed by so many - to but one man."

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