Opinions

De la dénonciation des musulmans «faux modérés» à l'accouchement sous X en passant par l'homoparentalité, l'islam du juste milieu peut apporter beaucoup à la société belge.

Musulman converti

L'actualité donne à croire que l'islam n'a pires zélateurs que ses convertis, et que sa présence dans notre société la tire vers un conservatisme rigide des moeurs. Belge de souche devenu musulman (de tendance soufi, membre d'une paisible confrérie consacrée exclusivement à l'invocation de Dieu), je voudrais partager quelques considérations éthiques et politiques nuançant ces impressions.

Un terreau belge pour les attentats-suicides

Qu'une convertie belge soit allé se faire exploser en Irak ne peut me laisser indifférent mais ne m'étonne pas outre mesure, connaissant la façon de penser de certains musulmans écoutés de notre pays, passant pour «modérés, modernes européens et citoyens» tout en faisant le lit de l'extrémisme. Le site «islam-belgique.com» comporte un «appel au boycott des produits israéliens» dont voici un extrait: «Si chaque juif se considère comme un soldat, prêt à tout donner pour Israël, alors chaque musulman à travers le monde doit se considérer comme un soldat prêt à se sacrifier corps et âme pour la libération de la mosquée al-Aqsa et le soutien de son peuple». Son auteur, le Cheikh Youssouf al-Qaradhaoui, est cet «alîm » (singulier de «uléma», savant en droit musulman), figure des Frères musulmans exilée au Qatar et principale référence mondiale des islamistes, qui soutient la légitimité des attentats-suicides et décrète l'obligation pour tous les musulmans de tuer les juifs où qu'ils se trouvent. Le site où figure cet «appel...» comporte également «l'avis de l'islam» exprimé par deux convertis choisis: Roger Garaudy, condamné en 1998 pour «provocation à la haine raciale» et «contestation de crimes contre l'humanité», et Yahia Michot, congédié de l'UCL en 1996 pour avoir fait l'apologie de l'égorgement des moines de Tibhérine en Algérie. Ce site est animé par Yacob Mahi, professeur de religion islamique et figure de proue du Collectif «Présence musulmane», de la tendance de Tariq Ramadan. Cette mouvance est si organisée et omniprésente que beaucoup de musulmans ignorent l'existence d'autres courants et savants musulmans plus éclairés, aux voix dispersées il est vrai. Bénéficiant de ce que très peu de non-musulmans se sentent habilités à évaluer ce qui se dit au nom de l'islam, elle arrive à passer pour honorable, et pratique efficacement l'«entrisme» (1); elle marque donc également de sa présence le monde associatif et politique belge. Appelons à être attentif aux «références morales» de ceux qui se présentent comme modérés mais servent de marchepied au radicalisme affiché.

Différents points de vue sur l'adoption

En suivant les débats sur l'adoption par des couples homos, je me suis demandé en quoi ma conversion modifiait mon point de vue. Ce n'est pas en adoptant les positions éculées de Yacob Mahi, qui traite, sur le site précité, les homosexuels de «pervers, malades et en état de péché», car si perversité maladive et péché il y a, c'est en le meurtre, la haine raciale et l'égorgement d'êtres humains et non en deux femmes ou deux hommes qui s'aiment charnellement - la «tragédie éthique» qu'il voit dans l'adoption homo réside plutôt dans cette inversion des valeurs. Ce n'est pas plus en rejoignant, comme le Collectif «Présence musulmane», la très conservatrice coalition «Action pour la famille» farouchement opposée à cette adoption, où je côtoierais, entre autres inquiétants personnages, un nationaliste flamand qui qualifie le Vlaams Belang de «parti démocratique». Par contre, parce qu'il est écrit dans le Coran «Ô vous les humains! Nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle» (XLIX 13), je suis plus sensible que je ne l'aurais été étant athée à la thèse défendue par des chrétiens selon laquelle «l'enfant doit se savoir issu d'un homme et d'une femme». Cependant, cette thèse ne constitue pas un bon argument contre l'adoption d'enfants par des couples homos, car ces enfants se savent évidemment issus d'un homme et d'une femme! (Un dessin d'humour montre à ce sujet un couple d'hommes annonçant gravement au grand garçon qu'ils ont élevé ensemble: «Il est temps que tu saches que ton père n'est pas ta mère»). La loi autorisant cette adoption vise l'égalité de droits de tous les enfants, qu'ils soient élevés par leurs parents de sang ou par des parents adoptifs des deux ou d'un seul sexe, ou encore par un parent de sang et un parent adoptif; or, le Coran et la Sunna insistent également sur les droits des orphelins, et condamnent leur spoliation. En l'occurrence, il y a donc plus convergence que contradiction entre l'esprit de cette loi et l'esprit de l'islam. C'est pourquoi, avec de nombreux musulmans sincères et souvent pratiquants, d'origine ou convertis, j'ai signé la pétition en sa faveur, comme d'autres ont signé celle s'y opposant.

Quittons l'actualité de l'adoption par des couples homos pour envisager un développement possible de ces questions éthiques sur l'adoption d'enfants trop jeunes pour être conscients de ce qui leur arrive. Suite à une révélation coranique consécutive à un épisode particulier de la vie du Prophète (prière et paix sur lui) avec son fils adoptif Zayd, l'islam n'a plus permis de forme d'adoption qui puisse se confondre avec la filiation de sang, jusque-là possible dans les coutumes arabes. Bien que l'épisode en question ne porte pas là-dessus et que ce ne soit pas explicite dans le texte sacré, on peut penser que la raison de portée générale de cette révélation est de préserver pour l'enfant le droit de savoir qui sont ses parents de sang. La législation belge actuelle ne le garantit pas: lorsque l'enfant est noir ou asiatique avec des parents blancs des deux sexes, ou lorsque les parents sont du même sexe, il est bien sûr impossible de lui cacher son adoption, mais lorsqu'une filiation de sang est plausible, la tentation peut exister de la lui faire croire, dans la bonne intention de lui éviter les éventuelles souffrances de se savoir adopté. Mais la psychologie clinique enseigne que, dans ce cas, la bonne intention a de mauvais résultats: l'enfant se doute toujours du mensonge, et il en est torturé. Tous les enfants adoptés apprennent un jour ou l'autre qu'ils sont adoptés, et cherchent à savoir qui sont leurs parents de sang. Au plus tôt ils l'apprennent, au moins ils seront perturbés. L'expérience clinique et le droit musulman plaident ici ensemble en faveur de la connaissance de ses origines. Qu'il faille ou non légiférer en ce domaine est un autre débat, mais ce débat pourrait être enrichi, et mieux respecter la complexité des questions qu'il soulève, grâce à l'apport des points de musulmans d'intelligence et de coeur.

L'islam du juste milieu a plus à apporter à la société belge, par les musulmans d'origine comme par les convertis, que ses courants extrémistes ou rigides le font penser.

(1) Pratique utilisée notamment par les trotskistes et les Frères musulmans qui consiste à s'infiltrer dans les appareils institutionnels (partis, organisations syndicales, groupes de réflexion...).

© La Libre Belgique 2005