Une chronique d'Armand Lequeux.

Connaissez-vous la “oups-attitude” ? Elle consiste à reconnaître aux professionnels impliqués dans certains processus spécifiques le droit de commettre des erreurs sans être pénalisés avec, en contrepartie, le devoir de signaler leurs gaffes aux autorités responsables. Cette culture de la transparence vis-à-vis des défaillances humaines a pris naissance dans l’aéronautique où chaque bévue, de la plus bénigne à la plus grave, se doit d’être signalée sans risque de sanction par le pilote concerné afin de s’ajouter à une base de données capable d’informer les collègues, les instructeurs et les constructeurs des erreurs les plus fréquemment commises. Ces informations sont à l’évidence extrêmement précieuses et permettent une mise à jour constante des consignes de sécurité, ce qui explique d’ailleurs la faible incidence des accidents aériens. Cette attitude diffuse lentement, trop lentement sans doute, dans les autres moyens de transport, dans les hôpitaux en commençant par les salles d’opération et dans l’ensemble des activités professionnelles de nos pays occidentaux.

Signaler ses bévues

On peut rêver que cette reconnaissance de la défaillance humaine, sans mise en accusation systématique comme c’est trop souvent le cas de nos jours, puisse diffuser également dans le monde politique. Je vous laisse imaginer les avantages que pourrait présenter la “oups-attitude” dans la gestion d’une crise sanitaire comme celle que nous traversons : dépister sans peur et sans reproche les erreurs et les manquements pour les analyser rationnellement au grand jour afin de renforcer de plus en plus finement la pertinence des décisions à prendre. Dans ces conditions, on ne pourrait plus tolérer que la responsabilité des bugs et des décisions foireuses soit systématiquement rejetée sur les décideurs précédents ou sur les sous-fifres en faisant l’impasse sur les leçons à tirer pour l’avenir. Et nos experts, virologues, infectiologues et autres sommités en santé publique ? Osons imaginer qu’ils collationnent confraternellement leurs bévues, leurs pronostics erronés et leurs conseils inopérants dans une seule base de données. La puissance de leur intelligence collective dépasserait celle d’une intelligence artificielle qui, en l’occurrence, ne fonctionnerait pas autrement que nos artilleurs du siècle dernier : corriger sans cesse le tir pour in fine atteindre son but.

Le déni de nos imperfections

Avouons-le, nous agissons, vous et moi, trop souvent pareillement. Reconnaissons qu’il nous arrive d’agir comme des enfants et de glisser furtivement sous le tapis les traces de nos bévues et maladresses. On peut s’interroger sur les fondements de cette propension généralisée à camoufler nos manquements. Sommes-nous si profondément pétris de cette culpabilité diffuse que l’on attribue classiquement et sans doute un peu vite à nos racines judéo-chrétiennes ? À moins qu’il s’agisse d’orgueil ? Aurions-nous l’ambition d’être parfaits ? À part Trump et quelques autres, nous savons pourtant que nous ne le sommes pas, mais il n’est pas question que les autres le sachent ! Ce déni si bien partagé de notre imperfection est aussi ridicule que le serait la convention d’une société où personne n’oserait avouer qu’il porte au milieu de l’abdomen la cicatrice ombilicale de sa naissance. Le roi est nu, nous sommes ontologiquement imparfaits et c’est très bien ainsi.

En l’assumant pour nous-mêmes, nous pouvons accepter que les autres ne le soient pas eux non plus et découvrir avec eux que nos vraies richesses passent par le partage de nos pauvretés sans honte ni misérabilisme. Rien de plus stérile et ennuyeux que fréquenter des gens imbus d’eux-mêmes et pétris de certitudes. Rien de plus fécond et passionnant que vivre de vraies rencontres, celles qui dans l’humour et l’autodérision passent en dessous de nos vanités et à travers nos failles pour se conjuguer dans l’heureux temps du subjectif imparfait.