Opinions Une opinion de Samuel Cogolati (chercheur en droit des communs à la KU Leuvene et conseiller communal Ecolo à Huy) et Jonathan Piron (conseiller à la prospective et animateur du groupe de travail sur les communs chez Etopia).


Le Mipim - grand-messe des promoteurs immobiliers - ne peut pas rester l’unique levier de développement urbain. Confions nos quartiers et notre patrimoine aux citoyens eux-mêmes via des projets communs. Exemples clé sur porte.

 Un record. Jamais la Wallonie n’avait envoyé autant de représentants politiques - 108 bourgmestres, échevins, présidents d’intercommunales… - au Mipim de Cannes, la grand-messe des professionnels de l’immobilier. L’objectif ? Mettre en avant leurs projets d’aménagement du territoire aux sociétés immobilières cotées, fonds de pensions et autres investisseurs venus de plus de 90 pays. Bien sûr, le voyage à Cannes n’est pas donné (rien qu’une entrée au tarif normal coûte 1 890 €). Mais le jeu en vaut la chandelle, assurent les élus présents : pas d’autre choix que de recourir aux promoteurs et investisseurs privés pour développer de grands projets urbains. Dans un contexte de disette des finances publiques, le partenariat public-privé (PPP) s’impose comme un incontestable leitmotiv.

Dans ce domaine, le modèle du PPP n’est pourtant pas sans risque. Il peut s’avérer difficile pour des villes en quête de projets d’envergure de résister au lobby des grands intérêts immobiliers. Or, les projets de bureaux, parkings, logements de luxe, les plus rentables pour le privé, ne sont pas nécessairement les plus désirables pour les citoyens qui rêvent de mobilité douce, de logements accessibles, de salles de concert, de terrains de jeux pour enfants, ou d’espaces verts. Ne soyons pas dupes : les projets immobiliers les plus profitables peuvent priver les habitants d’espaces publics, de parcs, de monuments historiques, de friches industrielles, et d’autres projets à haute valeur sociale ou environnementale ajoutée.

Les communs urbains

Alors, pourquoi devrions-nous absolument, au nom du développement urbain, se soumettre aux seuls investisseurs privés ? Face à des villes aux finances étriquées mais en soif de redéploiement, et des promoteurs parfois prêts à confisquer des sites publics à titre spéculatif, pourquoi ne pas confier nos quartiers et notre patrimoine aux citoyens eux-mêmes ? Dans de plus en plus de villes, émergent aujourd’hui des "communs urbains" (urban commons) : potagers communautaires au pied des arbres de grandes avenues, ateliers collectifs de réparation d’objets (FabLabs), kiosques à jeux en libre-service sur les places, coopératives d’énergie renouvelable ou pour la gestion de l’eau, habitats groupés et éco-quartiers dans d’anciennes usines… Ces initiatives ne sont ni gérées par le public, ni guidées par l’appât du gain : elles sont créées par et pour les habitants.

L’on pourrait croire que les communs sont limités à de petites enclaves romantiques de résistance et d’autarcie gérées par quelques bobos marginaux. Rien n’est moins vrai. Les communs permettent de réactiver des territoires délaissés, de réhabiliter des friches industrielles, de regagner le terrain qu’on a laissé à la voiture dans les années 70, de récupérer l’espace qu’on a perdu dans les zonings commerciaux, bref, de rendre la ville à chacun et à tous. Au lieu de freiner ces dynamiques bottom-up, la ville peut parfaitement décider de soutenir la co-construction entre services publics et communs.

Du PPP au PPC

Pour y parvenir, un nouvel outil est à disposition des municipalités et des mouvements citoyens : les "partenariats publics-communs". L’idée centrale est la suivante : l’autorité publique accepte de mettre à disposition d’un groupe de citoyens la gestion d’un bien public, à charge pour ce groupe d’en organiser et faciliter l’accès aux usagers. La différence fondamentale avec les partenariats publics-privés classiques est que la commune sort de la logique de privatisation ou d’accaparement de ressources appartenant à tous. Attention : il ne s’agit pas simplement de consulter les citoyens. Les gens s’engagent et passent eux-mêmes à l’action.

Bologne, Naples, Barcelone

Ces exemples sont déjà mis en pratique un peu partout en Europe. La Ville de Bologne a signé une charte des communs, qui a depuis été reprise par 100 autres villes italiennes. A Naples, les citoyens sont ainsi impliqués dans la gestion du réseau public d’eau potable, devenant par la même occasion des experts dans ce domaine. A Barcelone, c’est même une plateforme citoyenne "Barcelona en comú" qui a remporté les dernières élections avec comme projet phare de rendre les institutions au service des personnes et du bien commun. La nouvelle majorité va maintenant récupérer 4 000 logements vides ou ceux saisis par les banques, et inclure les usagers dans les compagnies publiques qui fournissent eau, électricité et gaz.

Co-working à Gand

Chez nous, la Ville de Gand vient d’initier en mars un grand "Plan de Transition des Communs" qui doit renforcer l’aide publique aux communs. Les exemples abondent : LikeBirds où des travailleurs indépendants et freelance partagent les frais de bureaux en co-working en plein cœur de Gand, la coopérative EnerGent dans laquelle des familles gantoises ont décidé de cotiser ensemble pour la construction de deux éoliennes le long de l’E40, le mouvement VoedselTeams qui garantit des produits venus de fermes bio de Flandre orientale, etc.

Logements à Bruxelles

A Bruxelles, les pouvoirs publics ont décidé de soutenir le modèle du "Community Land Trust" pour permettre à des ménages à faible revenu de devenir propriétaires de leur bâtiment. L’originalité ? Le sol reste la propriété de la collectivité comme bien commun, ce qui fait évidemment baisser le coût du logement vendu aux particuliers. Ainsi, à Molenbeek, ce sont 32 familles qui vont acquérir des appartements écologiques et gérer de manière collective un jardin et une salle polyvalente partagée avec l’association Vie Féminine. L’achat du terrain a été subsidié par la Région bruxelloise en 2012. Pourquoi ne pas renouveler l’expérience ailleurs pour lutter contre la crise du logement ?

Bref, le Mipim ne peut pas rester l’unique levier de développement urbain. Les villes peuvent s’émanciper des promoteurs privés et déployer des projets plus humains, plus participatifs et plus modernes. Les villes du XXIe siècle seront aux communs.