Une opinion de Pierre Solot, artiste de la scène, musicien, homme de radio.

Il y a de quoi s’étonner que chaque année le comité Nobel ignore injustement pour son prix de la Paix le créateur de l’une des œuvres les plus rassurantes du XXIe siècle : le compte à rebours des feux de circulation.

Principalement utilisés pour régler le flux automobile à l’approche de travaux envahissant les chaussées, ces feux, et surtout les comptes à rebours qui leur sont adjoints, ont tranquillisé les automobilistes de notre pays de façon surprenante : là où dans le passé un feu rouge interminable pouvait rendre un pilote ivre de rage le poussant aux pires excès de langage, de klaxon, voire de manœuvres schumachériennes, le compte à rebours, sans pour autant diminuer la durée du feu rouge, a rassuré ces mêmes automobilistes qui pouvaient ainsi percevoir la durée précise de leur calvaire provoqué par d’inopportuns travaux.

Devant le chantier pandémique de ce deuxième confinement, on n’a posé aucun compte à rebours.

Les artistes, les travailleurs de l’Horeca et tant d’autres sont bloqués au feu rouge.

Tant d’autres ? Mais pas tous !

Pas tous ensemble !

Et c’est l’aspect le plus pernicieux de ce deuxième confinement : en marge du feu rouge, un agent de circulation a ouvert une bande où passent certains élus : les "essentiels".

Le nombre de ces "essentiels" ne cesse de croître, permettant à la société de redémarrer en marge - cette bande de circulation devenant de plus en plus fluide, se définissant comme l’artère principale qui irrigue le quotidien et laissant désormais la marge au feu rouge : les "non essentiels".

Outre les ravages psychologiques de cette terminologie nauséabonde de l’essence, c’est un carburant homonyme qui se tarit dangereusement : immobilisés au feu rouge le moteur en marche, les "non essentiels" n’auront bientôt plus d’essence.

Parmi eux, les artistes.

Si dans leur voiture, les coiffeurs ont déjà débrayé et n’attendent plus qu’un signe de l’agent pour passer sur l’autre bande, les artistes restent au point mort.

Dans les voitures au feu rouge, les couples se disputent et se quittent, les individus esseulés ont le regard plongé dans le vide et sur la bande à côté, de plus en plus rapide, les "essentiels" rattrapent le temps perdu en oubliant ceux qu’ils dépassent.

Déjà des artistes se décident à changer de costume : ils troquent leur masque usé contre une combinaison essentielle, ils se signalent à l’agent et prennent la bande passante décidément de plus en plus fluide.

Les quelques aides qui avaient permis de faire l’appoint au réservoir des artistes après le premier confinement sont désormais consommées.

Les promesses récentes ont rassuré les artistes bien installés dans le paysage culturel et subsidié. Tous les autres sont abandonnés à leur débrouillardise, si tant est qu’ils en aient la qualité.

Combien de temps tiendront-ils au feu rouge ?

Combien de temps pour comprendre que l’on sacrifie une génération, des idées neuves, des métiers sans doute, sur l’autel de la productivité et de l’électoralisme ?

Combien de temps pouvons-nous encore accepter que nos dirigeants inconséquents, perclus de lobbies, naviguant à vue et culpabilisant à tout-va définissent des milliers de gens comme "non essentiels" au monde et à la société ?

Que doit faire le citoyen que l’État oublie ?

Les artistes survivront-ils au drame d’un État qui ne défend plus la nécessité publique de l’Art et la Culture ?

L’Art doit redevenir le privilège de tous ; doit-il pour cela prendre le maquis ?

Le compte à rebours des feux de circulation est l’un des outils les plus rassurants du XXIe siècle. Il a apaisé des millions d’individus dans le monde. Il serait judicieux d’en installer un au feu rouge des artistes, pour autant bien sûr qu’on ne vienne pas le remonter à chaque fois qu’il s’approche de zéro…


Titre de la rédaction. Titre original : "Bonne année, les artistes !"