Une opinion d'Aurélie Ponthieu, spécialiste des questions humanitaires chez Médecins sans Frontières (MSF).

Suite aux incendies qui ont détruit le camp de Moria sur l’île grecque de Lesbos mardi et mercredi derniers, les 12 000 habitants, qui vivaient déjà dans des conditions sanitaires et de promiscuité extrême, sont désormais livrés à eux-mêmes, sans-abri et condamnés à vivre sur les cendres d’un camp qu’ils détestent pour y avoir été maltraités.

La Belgique a envoyé une aide

Vendredi dernier, l’Union européenne (UE) a annoncé le transfert de 400 mineurs non accompagnés qui devraient être reçus par une dizaine d’États européens, dont l’Allemagne et la France qui accueilleront la majorité des personnes concernées. 400 enfants… Enfants qui, pour commencer, n’auraient jamais dû être gardés dans ce camp.

En Belgique, Maggie De Block (Open-Vld), secrétaire d’État à l’Asile et à la Migration, a déclaré : "En fonction des groupes cibles proposés, nous analyserons quelles sont les possibilités. L’Union européenne doit ici jouer un rôle de coordination." Elle ajoute : "Des solutions ad hoc, crise après crise, ne sont qu’un plâtre sur une jambe de bois."

Nous ne pouvons qu’être d’accord avec ce constat de Mme De Block : relocaliser une centaine de personnes au cas par cas, dès qu’elles deviennent trop malades pour rester à Moria ou dès que le camp brûle, n’est pas une solution à long terme. Tout comme reconstruire un camp qui reproduira à l’identique les mêmes conditions.

Les incendies pour dissuader

Les tensions à Moria ne datent pas de la semaine dernière. Elles font rage depuis des années, alimentées par la douleur infligée par la stratégie migratoire dissuasive de l’UE, et attisées par les restrictions de mouvement, les files d’attente déshumanisantes des distributions de nourriture, les procédures d’asile injustes et en constante évolution, une routine d’humiliation, de xénophobie et de violence.

L’accord entre l’UE et la Turquie, adopté il y a quatre ans, a plongé des milliers de gens dans le désespoir. Après avoir été bloqués sur l’île des mois - parfois des années -, les options qui s’offrent à eux sont le continent grec, le retour en Turquie ou dans leur pays d’origine. Ils quittent Lesbos malades, épuisés, parfois blessés et souvent atteints de troubles mentaux sévères. Arrivent ensuite de nouveaux réfugiés pour prendre leur place et être, à leur tour, écrasés par ce système. Les incendies ne sont pas des accidents à Moria, ce sont le produit d’une obsession : dissuader migrants et demandeurs d’asile à tout prix.

Le Covid-19 comme justificatif

Comme si cela ne suffisait pas, depuis le mois de mars, les couvre-feux liés à l’épidémie de Covid-19 et les restrictions de mouvements des demandeurs d’asile à Moria ont été prolongés sept fois pour une période totale de plus de 150 jours. Lorsque le verrouillage de Lesbos a été levé et que l’ensemble de la population a retrouvé sa liberté, les habitants de Moria sont restés prisonniers. Leur confinement a été renforcé sans pour autant améliorer leurs conditions de vie ou mettre en place une riposte à la Covid-19. Pour les habitants de Moria, les mesures de prévention - distanciation sociale ou lavage des mains - sont impossibles. Le message est clair : leur santé est moins importante que le maintien de la politique de dissuasion migratoire.

Alors que les équipes MSF, en collaboration avec les autorités de santé publique, avaient mis en place, dès le mois de mai, un centre de triage et d’isolement dans le camp, ce dernier a été fermé par les autorités locales, en juillet. Le décongestionnement du camp avait permis de transférer préventivement des personnes hors de Moria, en y laissant toutefois près de 200 personnes jugées vulnérables.

En août, le gouvernement grec a ouvertement utilisé la détection du premier cas de Covid-19 à Moria pour justifier de nouvelles restrictions sur les demandeurs d’asile dans les îles et promouvoir des projets de création de nouveaux centres de rétention.

Les mesures de santé publique, lorsqu’elles restreignent les libertés individuelles, doivent être proportionnées, nécessaires et légales. Elles doivent être basées sur des considérations scientifiques. Les preuves montrent cependant clairement que la quarantaine est inefficace et même contre-productive dans des conditions de surpeuplement et d’insalubrité.

Pour une véritable solidarité

Les États européens ne peuvent pas continuer à rester les bras croisés en rejetant la faute sur le manque de solidarité entre États. La solidarité ne tombe pas du ciel, ce n’est pas du "tout ou rien" !

Rappelons que c’est également la Belgique qui a emprisonné les demandeurs d’asile dans l’enfer de Moria, en soutenant l’accord avec la Turquie contre vents et marées, en assumant une politique migratoire basée sur la détention, le déni de droits et sur une instrumentalisation de la souffrance humaine.

La Belgique peut faire preuve d’humanité et de solidarité, non pas en relocalisant au compte-gouttes les plus vulnérables sur les îles grecques, mais en arrêtant de soutenir la politique de rétention aux frontières européennes. L’aide matérielle envoyée en Grèce ne doit pas servir à reconstruire "un nouveau Moria".

Titre et chapô sont de la rédaction. Titre original : "Incendie dans le camp de Moria en Grèce : la seule solution pérenne à la crise est la fin de la politique de rétention".