Une chronique d'Étienne de Callataÿ (etienne.decallatay@orcadia.eu).

Le doute est pesant, nous le vivons depuis l’arrivée de la pandémie, et la certitude apparaît alors apaisante, mais c’est un mirage. "[…] rien n’est certain. [Montaigne] nous apprend à aimer la vérité plus que la certitude […]", indiquait récemment André Comte-Sponville au départ de son Dictionnaire amoureux de Montaigne. Ouf, car le monde serait bien triste s’il n’y avait que des certitudes. Il n’y aurait alors ni science ni surprise, et le débat d’idées serait sans objet.

L’opposition entre vérité et certitude est stimulante. Prenons, pour l’illustrer, trois assertions relatives à la prolongation de deux centrales nucléaires belges au-delà de 2025, qui, toutes trois, ne laissent souvent aucune place à l’incertitude. La première affirmation est que se priver du nucléaire conduira à une augmentation des émissions de CO2 au niveau international. La réalité n’est pas si simple. En effet, il existe au niveau européen un mécanisme, dit ETS ou de "permis de polluer", qui plafonne les émissions de CO2 par les entreprises des secteurs assujettis, et les producteurs d’électricité en font partie. En supposant, ce qui semble réaliste, que le plafond des permis sera contraignant en 2025 et que la décision de la Belgique ne changera pas le nombre total de permis, cela signifie tout bonnement que la décision de la Belgique en matière nucléaire est sans effet sur le total des émissions de CO2 en Europe. Prolonger les centrales chez nous reviendrait à permettre à d’autres pays de polluer plus et qu’il leur en coûte moins !

Pour l’environnement et l’efficacité économique, il aurait peut-être été souhaitable de prolonger deux centrales nucléaires belges en couplant cela à un abaissement du nombre de permis de polluer européens, mais ce n’est pas ce qui se dessine. Vu que l’arrêt de nos centrales va tirer le prix des permis à la hausse, cela va rendre non compétitives des unités de production d’électricité à base de charbon et, incidemment, stimuler l’offre d’énergie renouvelable.

Soyons ouverts à revoir nos avis

La deuxième assertion est que se priver d’une énergie bon marché au départ de centrales amorties conduira à une perte de compétitivité de l’économie belge. Ici, aussi, la vérité s’écarte de la certitude. L’arrêt des centrales nucléaires d’ici 2025 va tirer à la hausse le prix des permis de polluer et, donc, celui du KwH à travers toute l’Union européenne. Au sein de chaque secteur industriel, ce sont les entreprises les moins efficaces sur le plan environnemental qui vont le plus en pâtir. Si, comme il est souvent avancé, "nos" entreprises sont plus efficaces que leurs concurrentes européennes, ce renchérissement va flatter la compétitivité de la Belgique, non la handicaper ! Et pour ce qui est des concurrentes extra-européennes, il y a un outil prêt à l’emploi, la taxe d’ajustement carbone aux frontières des 27.

La troisième assertion vient "du camp d’en face", les anti-prolongation. Pour eux, revenir sur la décision de sortie du nucléaire prise en 2003 enlèvera toute crédibilité aux engagements à long terme des pouvoirs publics. Certes, nous aurons besoin de tels engagements. Il s’agit, pour des raisons d’équité et d’efficacité, d’annoncer longtemps à l’avance que telle motorisation et telle énergie fossile seront interdites dans 10 ou 15 ans, ou que la tonne de CO2 coûtera autant dans 6 ans et autant dans 12 ans, histoire de permettre à chacun d’agir en connaissance de future cause. La transition environnementale exigera des délais… de transition et donc, des préannonces par les autorités. Toutefois, si les conditions changent, il faut pouvoir changer d’avis. Il n’y a que les idiots qui ne changent pas d’avis, dit le dicton, recoupant le "Que sais-je ?" de Montaigne.

Au cœur de notre réacteur individuel, soyons ouverts à revoir nos avis.

>>> Titre et intertitre sont de la rédaction. Titre original: "Incertain nucléaire"