Une carte blanche d'Yves Collard, expert et formateur en éducation aux médias à Média Animation, professeur invité à l'Ihecs, coauteur de "La critique de l'information en cinq approches", Les dossiers de l'éducation aux médias, Média Animation, Bruxelles, 2020.

Nous sommes exposés à une flambée d’informations authentiques, incertaines et fausses. Avec "infodémie" et "infobésité", le vocabulaire des médias emprunte désormais au registre pathologique. Pourquoi "fake news" et théories du complot sont-elles désormais si virales ? Vivons-nous une crise de la démocratie de l’information ?

Les motifs d’adhésion aux fake news ont été largement décrits. Sur un plan sociologique, les explications foisonnent. La principale évoque la prise de pouvoir d’une parole dissidente sur le discours dominant, celui des scientifiques, médias mainstream, autorités publiques, voire institutions éducatives. Pour souligner la thèse à trait épais, la diffusion de fake news est une arme protestataire : la revanche du déclassé face aux élites, un thème mobilisé pour décrire l’emballement populaire autour du professeur Raoult. Dans la foulée, l’explication pointe la gratification récoltée par celle ou celui qui révèle, popularise une information cachée ou même en tire un profit commercial : c’est la figure du "scoop" ou de "l’alerte".

De nombreuses fake news liées au Covid-19 dépoussièrent d’anciennes rumeurs. Le virus propagé par la 5G ? La pandémie de grippe de 1918 l’aurait été par les ondes radio ? Création volontaire du Covid-19 ? L’histoire d’Ebola se répéterait. Rien de neuf sous le soleil.

Ces explications communes cachent une question bien embarrassante. L’essor des fake news est-il un effet collatéral de la salutaire démocratisation du savoir via les interfaces numériques ?

Conversation de masse

La multiplication des supports de communication facilite la diffusion des informations non contrôlées. Réseaux sociaux numériques et applications de messagerie ont généré un puissant environnement médiatique individuel, sans filtre et presque gratuit. La frontière entre mass-médias et communication interpersonnelle s’en trouve effacée. Devenue modèle dominant, la conversation individuelle de masse (pardon pour l’oxymore) accélère les mutations virales et désordonnées du contenu de l’information. Les fake news y court-circuitent les lignes éditoriales validées. Une information fausse peut ainsi se voir diffusée massivement, d’autant qu’elle est personnalisée selon les attentes de son audience : "Dis-moi à quelle fake news tu crois, je dirai qui tu es…"

Balkanisation de la pensée

Parlons-en, de l’audience : les algorithmes des moteurs de recherche donnent d’abord accès aux informations qu’elle attend, une sorte de tri sélectif basé sur les préférences de chacune et chacun. Cette présélection empêche les plus convaincus de trouver une information contraire à leurs schémas mentaux. Elle tend à confirmer leur idée première. Plus on cherchera des résultats positifs sur l’efficacité de tel traitement médical ou pseudo-médical, plus on les trouvera. Et, dans les réseaux sociaux, plus on rejoindra une communauté d’amis qui pensent pareillement et partagent les mêmes informations. Cette activité communautaire rassure, elle brise notre isolement de façon littérale : "Dis-moi à quelle fake news tu adhères, je dirai qui tu fréquentes…"

Supermarché du savoir

Jusqu’à il y a peu, l’accès à la littérature scientifique était réservé aux happy few suivant des études complexes et contextualisées. Très loin du modèle erratique des recherches sur Internet qui consistent à poser une question et à s’arrêter à la première réponse acceptable sans enquêter sur la validité des sources ou la crédibilité de son auteur.

La méthode complotiste généralise la critique des postures scientifiques, dans une saine attitude intellectuelle. Mais, dans le même temps, elle sélectionne l’un ou l’autre article marginal dans la littérature, le surexploite, le distord pour discréditer le point de vue opposé à ses thèses. Pareil à propos des médias : "tous menteurs", à moins qu’ils ne relaient la "bonne" information. On mesure là l’écart entre des convictions par nature irréfutables et des méthodes scientifiques ou journalistiques dont le propre est de chercher à vérifier.

Comme toujours, l’adhésion aux thèses irrationnelles sur les faits que la science comprend mal émerge, pour tenter de… rationnaliser l’inexpliqué. Tempête sur la mer Egée ? Une colère divine, pour les Grecs anciens. La grande peste de Londres en 1665 ? Annoncée par la comète de 1664. Pour certains, la foudre Covid-19 est une revanche de la Nature blessée par la technologie : "Dis-moi quelle fake news tu diffuses, je dirai ta vision du monde..."

Le nombre de vues fait loi

La démocratisation des supports de diffusion génère un effet palpable. Des propagandistes, apprentis sorciers ou experts aux titres aussi créatifs que "accoucheur de potentiel" ou "catalyseur de changement" livrent leurs thèses les plus hardies sur les volontés eugénistes de Bill Gates, l’origine humaine du Covid, les remèdes miracles, les guillotines installées dans des camps de concentration promis aux anti-vaccins, les applications de traçage sanitaire… Fournissant des explications spectaculaires, les dépositaires de ces théories au million de vues sur YouTube s’encombrent peu de précautions méthodologiques. Ils ont une visibilité bien supérieure à celle d’une publication prenant la poussière dans une bibliothèque universitaire. La quantité de vues fait ici la qualité du contenu : "Dis-moi qui tu suis, je dirai ce que tu crois..."

Où est le problème ?

Le doute est vertu. La liberté d’expression ne souffre de nulle contradiction. Le problème est ailleurs. La profusion de thèses audacieuses ou fantaisistes aboutit à l’inverse de ce qu’elles disent de leurs objectifs démocratiques. Saturant le débat de fond, elles figent les différents opposants d’un point de vue sur ce terrain éthique qui appartient à toutes et tous, et empêchent un vrai débat. On s’explique. Quand la discussion sur la 5G porte sur l’affirmation qu’elle activerait la dispersion du virus, la question de savoir si nous avons besoin de cette technologie est oubliée. Quand on avance que le pouvoir profiterait du vaccin pour inoculer une micro-puce, le débat sur la liberté du choix thérapeutique est tué dans l’œuf. Quand on affirme que Bill Gates veut réguler la population, la question de la concentration du pouvoir aux mains de quelques industriels est atrophiée. En investissant le terrain pseudo-scientifique ou journalistique, les complotistes assèchent les questions éthiques fondamentales au profit d’un propos dogmatique et stérile de part et d’autre. Bien malgré eux, ils se trompent de doute.

Titre de la rédaction. Titre original : "Infodémie, infobésité : l’autre virus"