Dans le capitalisme numérique, nous sommes devenus de l’information. Nous croyons recevoir, mais en réalité nous donnons. Et quand nous achetons, nous sommes également vendus. 
Une opinion de Luc de Brabandere, philosophe d'entreprise, conférencier et auteur(*).

Aujourd’hui, on achète autrement et on se soigne autrement, on voyage autrement et on enseigne autrement. Depuis qu’Internet est accessible quasi partout, notre vie quotidienne est très différente de ce qu’elle a été. Ce bouleversement de nos pratiques est flagrant, mais ce n’est que la partie visible du cloud numérique. Au-delà des changements vécus individuellement, d’autres ruptures se produisent en effet, en profondeur. Moins immédiates et plus sociétales, elles nécessitent une analyse, car elles sont plus importantes encore.

L’une d’entre elles concerne le système économique, c’est-à-dire le cadre dans lequel les biens et les services s’échangent. Avec la digitalisation du monde, les principes mêmes du capitalisme se trouvent déstabilisés et de multiples dérapages se produisent.

Il nous faut réinventer le capitalisme

Commençons par nous interroger. Comment des entreprises comme Google ou Facebook qui nous offrent tout quasi gratuitement se trouvent être aujourd’hui parmi les plus riches du monde ? Pourquoi appelle-t-on économie "de partage" un système où des entrepreneurs amassent une fortune personnelle de plusieurs dizaines de milliards ? Drôle de partage, non ? Pourquoi appelle-t-on économie "collaborative" un système hypercentralisé où les géants de l’Internet savent tout de nous, mais où nous ne savons quasi rien d’eux ? Drôle de collaboration, non ? Les paradoxes de ce type sont nombreux, et il faut rappeler que l’économie "circulaire" a néanmoins un centre !

En consommant, nous produisons

Dans le capitalisme numérique, nous sommes avant tout de l’"information". Notre valeur est l’ensemble des traces que nous laissons, tel un sillage, en utilisant Internet. Et cette valeur est énorme, car elles disent quasi tout de nous. Si je connais l’ensemble de vos clics, je sais où vous êtes, ce que vous faites et quand vous le faites. Je connais vos goûts, vos préférences, vos habitudes. Je devine vos convictions et vos désirs. Même sans cliquer, vous laissez des traces ! En écoutant de la musique, en préparant un risotto avec un robot de cuisine dernier modèle, en utilisant un GPS, en jouant à Pokemon Go ou en mettant l’alarme de votre habitation, vous dites des choses sans vous en rendre compte. Si vous utilisez un baby-phone connecté, votre nouveau-né qui ne parle pas encore dit pourtant beaucoup de choses aussi ! Et comme si cela ne suffisait pas, les caméras de reconnaissance faciale sont tellement efficaces qu’elles font maintenant parler les muets.

La valeur de toutes ces informations est immense et les entreprises se les arrachent pour mieux vous vendre, vous séduire, vous convaincre et surtout pour faire de vous un client captif.

Ce capitalisme des données n’a pas grand-chose à voir avec son modèle précédent. Avant, le moteur de l’économie était la tension entre l’offre et la demande, supposée activer et réguler le marché. Mais aujourd’hui grâce aux portraits robots dont les entreprises disposent, elles peuvent tout nous offrir avant même que nous le demandions !

La confusion qui en suit est totale. Car en nous informant sur Internet nous informons, et en consommant nous produisons. Nous croyons recevoir, en réalité nous donnons et quand nous achetons, nous sommes également vendus !

On dit qu’Internet supprime les intermédiaires. Non, nous court-circuitons les petits intermédiaires qu’on était libre de choisir, pour devenir prisonnier de gros intermédiaires qu’on ne choisit pas. Avec Internet, les petits hôtels deviennent certes tout à coup visibles par des millions de touristes, mais ce ne sont plus les propriétaires qui décident de leurs tarifs. À laisser faire, le petit hôtel sera tout le temps rempli, mais ne gagnera plus d’argent !

Pour un capitalisme sobre

Différentes expressions sont utilisées pour parler des déformations néfastes du système.

Suivant l’angle choisi, on parle de capitalisme linguistique. Les mots - en devenant "mot-clé" - devinent l’objet de vente aux enchères. Avant, le luthier vendait des violons. Aujourd’hui, il devrait d’abord acheter à Google le mot "violon".

Capitalisme du doute. Que font les lobbys industriels ? Quel est finalement leur métier ? En un mot, leur produit c’est le doute. Ce qu’ils vendent, c’est leur capacité à déstabiliser le législateur en décrédibilisant la science.

Capitalisme de la surveillance. Ce qui a de la valeur c’est la capacité d’espionner. Internet y joue le rôle de cheval de Troie ou de miroir sans tain.

Capitalisme de casino. Le bitcoin et maintenant la libra ne sont pas des monnaies, puisqu’il n’y a pas de politique monétaire.

Capitalisme de l’attention ou de l’addiction. Certaines applications sont pensées pour générer une distraction permanente et compulsive, pour connecter les gens en les déconnectant d’eux-mêmes.

Depuis une trentaine d’années, la prise de contrôle par les financiers a causé une première déviation de l’économie avec des conséquences néfastes sur l’équité et l’écologie.

Internet est l’occasion d’un second dérapage, plus violent encore. La "main invisible" semble être devenue celle d’un robot. Mais ce serait plutôt celle d’un robot tueur dont l’intelligence artificielle ne lui permet pas de comprendre qu’il va se tuer lui-même.

Tout cela n’est pas bon, et il nous faut remettre le capitalisme au milieu du village mondial. Il nous faut inventer un "capitalisme.com" sobre et juste avant que la seconde partie du monde ne soit connectée. Il en va de la liberté d’entreprendre, il en va de notre liberté tout court.


(*)Dernier livre publié : "Petite philosophie de la transformation digitale", Éditions Manitoba

Luc de Brabandere sera en conférence le 10 octobre prochain dans les locaux de "La Libre" sur le thème "Les trois défis d’Internet : comprendre, inventer et décider". Entrée : 15-20 euros