Une opinion de Jean De Munck, professeur criDIS - UCL.


Depuis 40 ans, les Européens de l’Ouest ont développé un rapport très peu partagé à la religion. Même les Américains, si proches, ne suivent pas cette sécularisation européenne. Pourquoi ?

Les réactions internationales aux "blasphèmes" de "Charlie Hebdo" ont une fois de plus montré que l’Europe reste le continent le moins religieux du monde. Même quand les autres peuples sont prêts à manifester une certaine solidarité dans la défense de la liberté, ils ne sont pas disposés à endosser l’irrespect du sacré qui prévaut sur le Vieux Continent. Manière de nous rappeler que les Européens de l’Ouest ont développé, au cours des quarante dernières années, un rapport très peu partagé à la religion.

D’où vient cette profondeur exceptionnelle de la sécularisation européenne, que n’approuvent pas même les Américains ? On peut risquer quelques explications.

1. L’Etat social à la place des églises. A quoi tient le succès populaire d’une religion ? Pas seulement à la puissance de conviction de son discours. Il tient aussi aux pratiques sociales des églises. Leur pénétration dans la société passe surtout par trois canaux : l’éducation, l’aide aux pauvres (morale et matérielle), les soins de santé. Dans les sociétés "traditionnelles", ces trois secteurs ont constitué l’apanage des églises. C’est encore vrai dans la plupart des sociétés "modernes" : aux Etats-Unis, dans les pays musulmans, les hôpitaux, les écoles, les œuvres de charité continuent d’être des canaux de diffusion de la foi. L’Europe est l’exception : après la Seconde Guerre, des programmes étatiques y ont (presque) "totalement" remplacé les œuvres ecclésiastiques. Cela n’a pas d’équivalent ailleurs dans le monde.

Or se priver de cette intervention sociale, c’est, pour les églises, perdre un atout capital dans la compétition culturelle. Aujourd’hui, au Moyen-Orient, les mosquées profitent pleinement des défaillances de leur Etat dans ces domaines. Stratégie partagée par les conservateurs américains : ils combattent les droits sociaux garantis par l’Etat pour favoriser la charité organisée par les communautés. Dépouillées de cette fonction, les églises ouest-européennes n’ont, quant à elles, plus que leur message à offrir à la société. Ce message y a sûrement gagné en pureté. Mais il a perdu en influence.

2. Monopole ou pluralisme religieux ? Une deuxième singularité tient à l’histoire des églises en Europe. Les pays européens sont des pays où le discours religieux a longtemps été monopolisé par une église (catholique en Belgique ou en Espagne, luthérienne en Suède, anglicane en Angleterre etc.). Même en passant à la démocratie, nos Etats nationaux sont restés liés à une et une seule église, les autres étant marginalisées au point de rester, jusqu’à une date récente, invisibles pour la majorité des gens.

Ce monopole est devenu défavorable à l’adhésion religieuse quand se développa une réelle liberté individuelle de croyance (à partir du XIXe siècle). Dans ce cas, le "désaccord" d’un croyant avec son église ne peut pas se résoudre par l’adhésion à une autre église disponible à proximité. S’il est profond, il fait basculer le rebelle dans "l’absence" de religion pratiquée. Cet "exit" des croyants hors de l’Eglise s’est, par exemple, produit depuis les années 1960 en Belgique, traversée par un profond désaccord des (ex-) fidèles avec le Vatican. Aux Etats-Unis, en revanche, il est possible de conserver sa foi tout en changeant d’obédience. Si vous n’êtes pas d’accord avec votre pasteur, votre curé, votre rabbin, mille églises vous attendent au coin de la rue. Conclusion : en régime de liberté individuelle, le sentiment religieux général se maintient plus sûrement grâce à la concurrence des églises que par le monopole. Ajoutons qu’elles sont alors plus missionnaires qu’ailleurs, puisqu’elles doivent attirer et retenir les fidèles. L’activisme des "entrepreneurs religieux" fait monter le niveau de religiosité global d’une société.

Ce n’est que depuis une quinzaine d’années que le contexte européen a commencé à changer. Suite aux migrations et à l’affaiblissement des hégémonies culturelles, la mosquée, la synagogue, le temple n’y sont plus écrasés par l’immense cathédrale. Désormais, un Européen ouvert au sentiment religieux dispose d’un choix réel entre diverses versions de la foi. Si on ajoute à ce constat celui de la dégradation de l’Etat social, on pourrait prudemment conjecturer que même en Europe, l’effacement du religieux est arrivé à un point de rebroussement.

3. La religion comme répression. Mais un troisième facteur, d’ordre culturel, résiste à cette inflexion de trajectoire. Depuis les années 1960, la religion a progressivement été déconnectée, dans la perception commune, du discours d’émancipation (de salut, dit-on en langage religieux). La raison principale tient à la déconstruction, progressive mais très profonde, du patriarcat. Le patriarcat, c’est l’ensemble de croyances et de pratiques qui liait fortement famille traditionnelle, domination masculine et répression sexuelle. A partir des années 1960, l’insurrection contre la primauté du père et la domination des hommes se conjoint à une prise de conscience aiguë des souffrances inutiles générées par la discipline sexuelle d’antan.

La religion a été emportée dans ce tsunami culturel car elle a été perçue comme un obstacle à cette évolution. Sauf rares exceptions (les écoles catholiques belges, par exemple), les discours éducatifs et médiatiques ne traitent plus la religion comme un discours de liberté à habiter, mais comme un discours répressif à désamorcer. Conséquence : la majorité des jeunes Européens ignorent leur propre tradition et ne comprennent tout simplement plus le sentiment religieux du reste du monde. Et si, par hasard, ils rencontrent et sont touchés par la force désarçonnante d’un discours croyant, ils sont désemparés et prêts à basculer dans l’irrationalité des convertis.

Face à cette situation, les églises se trouvent, en Europe, à la croisée des chemins. En simplifiant, deux possibilités s’ouvrent à elles. Soit, elles croient qu’une contre-révolution culturelle est souhaitable et possible. C’est l’option de la "manif pour tous" en France. La réussite du néo-conservatisme américain suggère à certains qu’elle pourrait être efficace. Mais l’Europe n’est pas l’Amérique; ce scénario y est peu plausible. Soit, plus courageusement, elles misent sur une reformulation post-patriarcale du message religieux. Elles devraient alors s’engager dans des révolutions internes aussi profondes que l’ont été, à la Renaissance, la Réforme et la Contre-Réforme.

Quel que soit l’avenir, ces processus expliquent pourquoi la majorité des Européens de l’Ouest aujourd’hui sourient et haussent les épaules là où les autres s’indignent. On mesure du coup combien ce cocktail d’institutions et de représentations est singulier. Pas de quoi s’en inquiéter : l’Europe de l’Ouest n’a pas à rougir d’une identité qui reste son bien le plus précieux. Mais ceci doit en même temps l’inciter à la modestie quand elle prétend juger les croyances des autres, générées par des processus étatiques, sociaux, culturels, infiniment différents.