Par Simin Nouri, Présidente de l’association des femmes iraniennes en France. Co-auteur de l’ouvrage "Où va l’Iran ? Regards croisés sur le régime et ses enjeux d’influence", aux Éditions Autrement.

Ce mercredi 23 octobre, lors d'une réunion au Parlement européen à Strasbourg, organisée par un groupe de parlementaires sensibles aux droits humains en Iran, un document exceptionnel sur les événements de l’été 1988 en Iran a été rendu public. Issu d’un travail pointilleux et très documenté fourni par les familles des victimes elles-mêmes, le recueil contient 5 000 noms de victimes, l’emplacement précis de fosses communes dans 59 villes du pays, ainsi que les noms des principaux responsables d’un massacre passé sous silence médiatique et judiciaire pendant 28 ans !

Dans les derniers jours du mois de juillet 1988, alors que la guerre Iran/Irak prend fin, le guide suprême, l’ayatollah Rouhollah Khomeyni lance une fatwa à l’encontre des prisonniers politiques détenus dans toutes les prisons du pays. En seulement 236 mots, le document signé de la main du fondateur du régime théocratique se révèle être une véritable sentence de mort dirigée contre tous les opposants politiques et leurs soutiens. Les mots sont on ne peut plus clairs : "Ceux qui sont en prison à travers le pays et qui maintiennent leur soutien aux Monafeghines (1) mènent une guerre contre Dieu et sont condamnés à l’exécution."

Moudjahidines du peuple, Kurdes, et toute minorité ethnique ou religieuse soutenant la résistance sont ciblés par ce décret émanant de celui qui prétend s’exprimer au nom de Dieu. Dans chaque province du pays, des commissions de la mort sont créées, dépendant toutes de la commission principale de Téhéran. Leurs rôles ? Déterminer quels prisonniers doivent subir le châtiment suprême. Khomeyni précise dans sa fatwa que « ceux qui doivent prendre cette décision ne doivent montrer aucune pitié." Pire, ils doivent être emplis de "colère et de haine" et ne doivent "jamais hésiter" à prononcer la peine capitale.

Une procédure judiciaire en dehors de toutes les règles du droit international

La procédure judiciaire est une farce. Les prisonniers sont conduits tour à tour à l’intérieur de salles d’audiences aménagées en catastrophe dans les prisons. La plupart d’entre eux ne sont que des soutiens parfois non actifs, de simples militants pacifiques distribuant des tracts ou tentant d’organiser des meetings sauvages. Ils ont purgé leurs peines de prison et attendent une libération qui aurait déjà du intervenir. Certains ne sont que des adolescents, filles ou garçons ; tous subiront le même sort. Dans ces tribunaux aménagés pour la circonstance, le procureur et ses deux assesseurs posent trois questions à chaque prisonnier. Souvent, le procès n’excède pas la première d’entre elles : "Vous repentez-vous d’avoir soutenu les Moudjahidines du peuple ?"

En cas de réponse négative, la sentence est prononcée : c’est la peine de mort ! Le processus connaîtra plusieurs vagues successives entre la fin du mois de juillet et la fin du mois de septembre 1988. D’abord concentré sur la prison d’Evin, à Téhéran et de Gohardasht, à 40 kms de la capitale, le massacre qui verra la mise à mort à l’arme blanche (2) de plus de 30 000 opposants au régime s’étendra dans toutes les prisons du pays. Plus de 100 villes prendront part à cette véritable épuration.

En Iran, l’impunité règne

Malgré les cris de douleurs et les témoignages par centaines des Iraniens, il faudra attendre août 2016 et la révélation d’un enregistrement audio entre Ali Montazeri et les trois membres de la commission de la mort de Téhéran pour que la communauté internationale commence enfin à admettre la vérité. En août 1988, Ali Montazeri, alors n°2 du régime et pressenti pour succéder à Khomeiny au poste de guide suprême, s’offusque du massacre en cours. Parmi ses trois interlocuteurs d’alors, deux sont encore très connus aujourd’hui ; Ebrahim Raïssi, candidat finaliste aux dernières élections présidentielles et désormais à la tête de l’appareil judiciaire (3) du pays et Mostafa Pour-Mohammadi, ancien ministre de la justice de Rohani et aujourd’hui conseiller spécial de Raïssi. Après les révélations, les deux hommes ont avoué leurs responsabilités… Et s’en sont montrés fiers. La campagne présidentielle de 2017 a d’ailleurs en partie porté sur cette question des responsabilités des massacres. Alors que ces deux hommes, et bien d’autres, devraient siéger sur le banc des prévenus devant une cour internationale, ils sont récompensés par Ali Khameneï pour leurs actions passées et présentes. Entre cynisme et impunité, le pouvoir iranien semble continuer de narguer le monde.

(1) Monafeghine (hypocrite) est un terme péjoratif donné par les tenants du régime aux résistants membres des Moudjahidines du peuple.

(2) Plusieurs témoignages font état de regroupement des prisonniers aux pieds de collines, dans la plus grande discrétion. Ils sont ensuite égorgés au couteau par la police au service du régime et enterrés sur place dans des fosses communes. Les témoins éventuels sont pourchassés. A la révélation de ces exactions en août 2016, les emplacements de nombreuses fosses communes obtiennent des permis de construire, parfois au milieu de zones totalement inhabitées, pour recouvrir les stigmates d’un passé peu glorieux et interdire les enquêtes éventuelles.

(3) Ebrahim Raïssi remplace Sadeq Amoli Larijani depuis mars 2019 à la tête de l’institution judiciaire du pays. Un signe fort pour faire face aux manifestations et aux émeutes ayant cours depuis janvier 2018.