Opinions

Une opinion de Simin Nouri, Présidente de l’association des femmes iraniennes en France.

La position déclarée "ni-ni" du guide suprême est-elle tenable ? Peut-on croire à une troisième voie ?


Les Etats-Unis sont prêts à commencer à parler à l’Iran "sans conditions préalables", a déclaré le dimanche 2 juin, le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo.

Cette déclaration nous renvoie inévitablement à une position déclarée du numéro un de la République islamique sur la crise actuelle avec les Etats-Unis, soulignée encore par lui-même la semaine dernière.

Dans un article récent, Hossein Malaek, l’ancien ambassadeur du régime iranien à Pékin, analyse, non sans ironie, la position déclarée d’Ali Khamenei : "Il n’y a pas de guerre en perspective, car nous ne la cherchons pas, et eux, non plus, car ils savent qu’une telle guerre n’est pas dans leur intérêt". Mais selon ce diplomate, il n’y a que deux issues concevables pour la crise actuelle : soit on négocie, soit on va vers un affrontement militaire, ne serait-ce que limité.

Il cite d’abord les dernières déclarations du "guide" : "le vrai sens d’une négociation se résume à un 'deal' où on donne pour prendre…[Les Etats-Unis] disent : 'parlons de vos missiles' ; ce qui veut dire en réalité : 'vous devez réduire la portée de vos missiles, pour que le jour où nous vous prendrons pour cible, vous soyez incapable de riposter'. Evidemment, c’est inacceptable pour l’Iran". L’auteur de l’article cite encore le "guide" sur un autre terrain : "la profondeur stratégique politique et sécuritaire est une question vitale pour tout pays…Pour nous, notre profondeur stratégique dans la région est d’une grande importance, et c’est ce qui les gêne et c’est pourquoi ils veulent négocier cette excellente profondeur stratégique dont l’Iran dispose. Qui peut accepter une telle chose ?"

En effet, le régime de Téhéran considère ses politiques expansionnistes à travers la région en termes d’une supposée profondeur stratégique. Ali Khamenei a dit et redit à plusieurs reprises que si ses forces ne se battaient pas en Syrie, elles devaient se battre un jour à Téhéran. Ainsi, les ingérences du pouvoir iranien dans les pays de la région et son programme de missiles constituent deux éléments vitaux pour la survie du régime.

Le régime du guide suprême

Etant basé sur des dogmes religieux d’un autre âge, et donc incapable, dès sa création, de satisfaire les besoins économiques et culturels de la population, le régime du guide suprême religieux (velayat-e faqih) a toujours cherché à remédier à cette faiblesse inhérente en poursuivant une politique belliqueuse conduisant aux crises et conflits extérieurs. En outre, le maintien d’un programme agressif de missiles balistiques de longue portée vise surtout a souder les groupes de miliciens créés en recrutant parmi certaines catégories sociales fanatisées des populations des pays de la région sous la bannière d’un islam réactionnaire notamment aux cris de "mort à Israël" et "mort à l’Amérique". Le spectacle des missiles exposés régulièrement avec des inscriptions appelant à la destruction d’Israël sert à projeter une dernière image de grande puissance en direction de certaines couches sociales dans la région.

Des sources concordantes y compris à l’intérieur du pouvoir estiment à 150 milliards de dollars les avoirs iraniens débloqués à l’étranger avec la levée des sanctions internationales suite à l’accord de juillet 2015 sur le nucléaire. Cela s’ajoute aux recettes de la vente du pétrole depuis trois ans avant le rétablissement récent de l’embargo pétrolier. Mais tout indique que ces sommes colossales ont été dépensées pour sauvegarder les deux lignes rougestracées par le guide, à savoir sa politique expansionniste et son programme de missiles, alors que la population s’est appauvrie plus que jamais. Ce n’est pas sans raison que les manifestants iraniens excédés par une situation économique qui s’est encore dégradée même après la levée des sanctions, lancent des slogans comme "Laissez tomber la Syrie ; pensez plutôt à nous" lors des manifestations ou rassemblements/sit-in quasi-quotidiensdepuis bien plus d’un an.

La guerre?

Dans leurs efforts pour désamorcer une situation explosive au Moyen-Orient, les Etats-Unis et les capitales européennes proposent d’ouvrir des négociations sur les ingérences déstabilisatrices de Téhéran dans la région et sur son programme de missiles. Mais le "guide" Khamenei répond qu’il lui est impossible de céder sur ces deux sujets. Par conséquent, il lui ne reste que l’autre option : la guerre. Mais là encore, le guide suprême a une analyse différente : "une guerre n’est pas en perspective et il n’y aura pas de guerre, car nous ne cherchons pas la guerre et eux non plus, ils savent que faire la guerre n’est pas dans leur intérêt". L’ancien ambassadeur du régime en Chine répond, non sans ironie, que si l’on ferme la porte aux négociations, alors l’autre option serait un conflit armé, même limité.

Cependant, le guide suprême reste également hostile à une confrontation aussi limitée qu’elle soit, car selon Eshagh Djahangiri, le vice-président de la république, la société iranienne ressemble aujourd’hui à une chambre remplie du gaz inflammables, il suffit d’une étincelle…(le journal Ebtekar 02-07-2019)

Aujourd’hui plus de 50 millions d’Iraniens vivent en dessous du seuil de la pauvreté, une véritable poudrière. La situation est telle qu’une première action militaire américaine pourrait agir comme une étincelle. Ali Khamenei lui-même est suffisamment conscient de cette réalité pour vouloir à tout prix éviter une confrontation armée, même limitée.

Une troisième option ?

Reste que le guide suprême fait tout pour faire traîner les choses et gagner du temps jusqu’aux prochaines présidentielles aux Etats-Unis en 2020. Un proverbe persan dit : "une pomme lancée en l’air, tournera des dizaines de fois avant d’atterrir". D’ici là, il y aura peut-être un changement politique majeur en perspective aux Etats-Unis. Autrement dit, les choses redeviendraient ce qu’elles étaient à l’époque de l’administration Obama.

Reste à savoir si le raz-de-marée de la colère populaire en vue après des années d’une répression féroce et une armée de chômeurs et d’affamés dont les rangs grandissent chaque jour avec la chute des exportations pétrolières et du pouvoir d’achat laisseront au guide suprême le choix d’une troisième voie. Très peu probable.